VOYAGE

DANS

L'AMÉRIQUE MÉRIDIONALE

(Le Brésil, la République orientale de l'Uruguay, la République Argentine, la Patagonie, la République du Chili, la République de Bolivia, la République du Pérou).

STRASBOURG, IMPRIMERIE DE V.e BERGER-LEVRAULT.

VOYAGE

DANS

L AMÉRIQUE MÉRIDIONALE

(LE BRÉSIL, LA REPUBLIQUE ORIENTALE DE L'URUGUAY, LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE, LA PAT AGONIE , LA RÉPUBLIQUE DU CHILI, LA RÉPUBLIQUE DE BOLIVIA, LA RÉPUBLIQUE DU PÉROU),

EXÉCUTÉ PENDANT LES ANNÉES 1826, 1827, 1828, 1829, 1830, 1831, 1832 ET 1833,

PAR

CHEVALIER DE L'ORDRE ROYAL DE LA LEGION D'HONNEUR , OFFICIER DE LA LEGION D'HONNEUR DE LA RÉPUBLIQUE BOLIVIENNE, MEMBRE DE PLUSIEURS ACADEMIES ET SOCIETES SAVANTES NATIONALES ET ETRANGERES.

et publié 0OU0 les auspices î>e itt. le Jttmistre île Instruction publique

(commencé sous M. Guizot).

TOME QUATRIÈME.

PARIS,

CHEZ PITOIS-LEVRAULT ET C.e, LIBRAIRES-ÉDITEURS,

RUE DE LA HARPE, N.° 81;

STRASBOURG,

CHEZ V.e LEVRAULT, rue des juifs, n.° 33.

1839.

PARTIE HISTORIQUE

DU VOYAGE

DANS

L'AMÉRIQUE MÉRIDIONALE ,

PAR

ALCIDE D'ORBIGNY.

1835.

L HOMME AMÉRICAIN

(de F Amérique méridionale ) 9

CONSIDÉRÉ

SOUS SES RAPPORTS PHYSIOLOGIQUES ET MORAUX;

PAR

ALCIDE D'ORBIGNY.

1838, 1839.

VOYAGE

DANS

L'AMÉRIQUE MÉRIDIONALE.

L'HOMME AMÉRICAIN.

INTRODUCTION.

Lorsque l'Administration du Muséum d'histoire naturelle voulut bien jeter Homme les yeux sur nous et nous proposer de faire, dans l'intérêt des sciences, un a,™-"~

voyage dans l'Amérique méridionale, nous acceptâmes cette proposition avec

d'autant plus d'empressement qu'elle nous mettait à portée de réaliser un projet conçu et médité depuis long-temps et à l'exécution duquel nous nous préparions depuis plusieurs années.

Nous sentions que notre étude spéciale, celle des Animaux mollusques et rayonnes, à laquelle nous nous étions livré, après avoir étudié les autres branches de la zoologie, ne pouvait nous suffire dans une semblable circon- stance; et que, pour tirer tout le parti possible d'un voyage à l'entière réus- site duquel nous étions disposé à consacrer le temps convenable, en y vouant, au besoin , toute notre existence , nous devions embrasser non-seulement l'en- semble de la zoologie et de la botanique, mais encore plusieurs autres sciences qui s'y rattachent intimement. La géographie, par exemple, des plus indispen- sable à toutes recherches d'histoire naturelle , une fois que nous aurions acquis une connaissance entière de la configuration des pays que nous avions à par- courir, nous permettrait d'étudier, sous tous leurs points de vue, les effets, les causes des grandes lois et des modifications de distribution des êtres , sur les- quelles la composition et les accidens géologiques n'ont pas une moindre influence. Nous avons demandé encore une année avant de partir pour ce

IV. Homme. U

(îj )

Homme voyage, afin de nous livrer à de nouvelles études et d'acquérir de nouveaux a^i„'" moyens d'observation, pour remplir une si honorable mission dans toute l'étendue que lui donnait notre pensée. Cependant la zoologie, ses applica- tions et ses dépendances, devaient tenir le premier rang dans nos recherches; ainsi, tout naturellement, I'Homme, le plus parfait des êtres, demandait des observations d'autant plus spéciales, qu'alors (en 4825) l'immortel Cuvier1, regardant encore les peuples américains comme trop peu connus pour se croire autorisé à les faire entrer dans l'une de ses trois grandes races, les laissait tout à fait en dehors. On peut même le dire; on n'avait encore de notions exactes sur les habitans du nouveau monde, ils n'avaient encore été envisagés sous un véritable point de vue philosophique que dans les savantes publications de M. le baron Alexandre de Humboldt9; malheureusement, cet illustre voyageur ayant parcouru seulement l'extrémité nord de l'Amérique méridionale , que nous étions appelé à visiter, tout le reste de ce vaste conti- nent et surtout les parties australes, restaient presqu'entièrement inconnus sous ce rapport; car Azara3, le seul auteur qui en eût parlé comme observateur, n'a décrit que les naturels du Paraguay ou du voisinage de cette contrée, sans en approfondir le langage ni les caractères physiologiques. Une partie du Brésil, les vastes Pampas du Sud de la république Argentine, les montagnes du Chili , les plateaux des Andes boliviennes , leurs versans orientaux , ainsi que toutes les plaines et collines des provinces de Moxos et Chiquitos , au centre de l'Amérique méridionale, restaient toujours vierges d'observations immédiates et précises, propres à jeter quelques lumières sur ce chaos de nations souvent nominales, dont le nombre, croissant chaque jour par la corruption de l'orthographe, devenait, de plus en plus, difficile à débrouiller.

Nous communiquâmes notre projet à MM. Cuvier et de Humboldt, qui, appréciant toute l'importance d'observations dirigées dans ce but, vou- lurent bien nous honorer de leurs conseils. Nous obtînmes plusieurs confé- rences avec le premier de ces savans , qui nous accordait quelqu'estime , et nous dûmes à la protection toute particulière que M. de Humboldt a tou- jours accordée aux personnes qui cherchent à être utiles aux sciences, de pré- cieuses instructions sur ce sujet, comme sur la géographie américaine. C'est dans le but de réaliser nos projets et de répondre aux diverses questions qui

1. Règne animal, t. I, p. 84, nouv. édit. Ainsi en 1829, il pensait encore de même.

2. Voyage aux régions équinoxiales du nouveau monde.

3. Voyage dans l'Amérique méridionale, t. II.

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nous étaient posées , qu'au commencement de \ 826 nous avons abandonné Homme

, , , améri-

le sol européen. cajn.

Nous avons touché le continent d'Amérique à Pxio de Janeiro. La guerre avec la république Argentine ayant forcé d'augmenter les troupes , cette circonstance nous mit à portée de voir réunis un assez grand nombre de Guaranis, habi- tans primitifs de la capitale du Brésil , et de les comparer à quelques Boto- cudos amenés captifs des parties plus septentrionales ; mais le Brésil , exploré par des savans de toutes les nations, ne nous eût offert qu'à glaner sur les traces de MM. Auguste Saint-Hilaire , Spix et Martius, le prince Maximilien de Neuwied, etc. Nous l'abandonnâmes donc pour nous rendre à Montevideo, à l'embouchure de la Plata , et de à Buenos-Ayres , oii nous avons vu les premiers Araucanos des Pampas, vaincus dans une rencontre avec les Argentins.

Ce n'était pas au sein des capitales que nous devions observer l'homme du nouveau monde, et que nous pouvions nous occuper de recherches fruc- tueuses sur les autres parties de la science; en conséquence, nous avons remonté le Parana jusqu'aux frontières du Paraguay, afin de voir, chez elles, quel- ques-unes des nations décrites par Azara et de les observer avec soin. A Corrientes , oii nous avions fixé notre centre d'observations , ainsi qu'au Para- guay et aux Missions, on ne parle, presque partout, que le guarani; aussi, un séjour de près d'une année nous mit-il à portée de prendre, de cette langue, une connaissance assez étendue pour la reconnaître dans tous les lieux ou nous la retrouverions ultérieurement; connaissance qui devait plus tard nous permettre de découvrir les migrations éloignées de cette nation , et éclaircir , pour nous , beaucoup de points douteux de l'histoire de l'homme du continent méridional. Sur les restes des célèbres établissemens des Jésuites, qui ont motivé tant d'écrits plus exagérés que vrais , le voyage de M. de Humboldt pour guide, nous nous plaisions à comparer ses judicieuses obser- vations relatives à l'indigène des Missions de l'Orénoque, avec le Guarani, placé dans les mêmes conditions; nous retrouvions, en tout, le même état social, les mêmes modifications de coutumes , de mœurs , de facultés morales et intel- lectuelles ; mais , quel ne fut pas notre étonnement , lorsque cette comparaison nous démontra que des mots évidemment guaranis , qui ne pouvaient avoir été communiqués que par le contact , se trouvaient au nombre des mots cités par le savant voyageur, dans les langues des nations Caribes, Omaguas, Maïpures , Tamanaques , Parenis et Chaïmas , de l'Orénoque et de Cumana ! Il en fallait conclure que les Guaranis s'étaient étendus sur presque toute la

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Homme longueur de l'Amérique méridionale; observation qui nous parut des plus cain." curieuse, et nous nous promîmes dès-lors de pousser plus loin ce genre de recherches, à notre retour en Europe.

Nous étudiâmes scrupuleusement la nation guarani, ses mélanges avec la race blanche et la race africaine ; nous visitâmes les fiers Tobas et les Len- guas du grand Chaco , dont les traits , la couleur, les mœurs sont si diffé- rens de ceux des Guaranis ; puis , revenant sur nos pas vers Buenos-Àyres , nous pûmes observer les restes de la grande nation des Abipones , ainsi que les Mbocobis, guerriers des plaines occidentales du Rio Parana, près de Santa-Fe. Nous avions déjà constaté de grandes différences entre ces nations; néanmoins nous voulions poursuivre nos observations, avant d'asseoir notre jugement. C'est dans ce but, autant que dans l'intérêt de nos autres recherches, que , malgré des obstacles de tous genres , nous nous sommes décidé à nous aller établir en Patagonie, sur les rives du Rio negro, nous savions devoir rencontrer toutes les nations australes ; d'ailleurs , il s'agissait aussi de résoudre la fameuse question des grands et des petits Patagons, et cette tâche était assez importante pour nous déterminer.

Entouré, huit mois, de tribus des Patagons , des Puelches, des Arauca- nos et même de quelques Fuégiens, amenés, par les Patagons, des rives du détroit de Magellan , nous avons pu les observer tous comparativement non- seulement au physique , mais encore dans leurs mœurs , dans leurs coutumes , dans leur religion; recueillir, sur leurs langues respectives, des notions très- étendues et former des vocabulaires de leurs termes usuels. Tout le temps que nous ne passions pas en excursions était employé à réunir chez nous ou à visiter chez elles , ces diverses nations , à les questionner au moyen de bons interprètes; car nous nous étions aperçu déjà que des observations superfi- cielles ou faites trop à la hâte , nuisent à la science plus qu'elles ne la servent ; aussi nous croyons pouvoir assurer, sans rien hasarder, que lorsque nous avons quitté la Patagonie, pour retourner à Buenos-Àyres, nous connaissions assez à fond les nations australes , pour nous trouver à portée d'éclaircir un point important de discussion sur l'homme.

Avant de passer sur les rives du grand Océan , nous retournâmes à Mon- tevideo, où nous avons observé un assez grand nombre de Charmas, qui s'étaient incorporés dans l'armée des Indépendans ; de ces Charmas guerriers , qui, de même que les nations que nous venions de visiter, se sont toujours fait décimer par les armes espagnoles, plutôt que de perdre leur liberté sauvage; puis, doublant le cap Horn, nous allâmes au Chili, continuer

( v)

nos observations; mais, comme nous ne trouvions que les Araucanos, Homme avec lesquels nous avions vécu assez long -temps sur la cote orientale du a™[n! continent, nous nous embarquâmes et nous arrêtâmes à Cobija, pour étudier ~ les Indiens pêcheurs Changos, des rives du désert d'Atacama; puis, passant promptement au Pérou ou gravissant la pente occidentale des Andes, nous nous rendîmes sur les plateaux élevés de la Bolivia , afin d'y observer la nation Aymara, dont les vastes monumens annoncent l'antique civilisation. Près de ces ruines colossales , dans les reliefs symboliques de leurs portiques , nous crûmes reconnaître le berceau du culte et de la monarchie des Incas : c'était, au reste, la première fois que l'histoire nous était nécessaire pour expliquer des faits; c'était la première fois que, dans les cérémonies de la religion catholique, professée par ces indigènes, nous devions rechercher des traces des anciennes croyances. Après plusieurs mois de séjour parmi les Aymaras des plateaux des Andes, nous allâmes les retrouver encore sur le versant oriental de la chaîne, dans les provinces de Yungas et de Sicasica.

Bientôt nous quittâmes cette nation pour passer dans la province d'Ayu- paya, au sein de celle des Quichiias , la même qui peuple le Cuzco, les Incas avaient le siège de leur gouvernement : nous l'étudiâmes successivement dans plusieurs villages; puis, descendant au milieu de la vallée de Cocha- bamba, nous trouvâmes partout la langue quichua, devenue l'idiome du pays , même au sein des villes , comme nous avions vu , dans l' Aymara , la langue usuelle de la Paz et des campagnes environnantes. Nous aimions à retrouver encore, dans les provinces de Cochabamba, de Clisa et de Misque, les hommes soumis jadis aux Incas , dans leurs cabanes en tout semblables à ce qu'elles étaient avant la conquête, avec des mœurs si peu différentes de celles qui lui étaient antérieures.

A mesure que nous descendions sur le versant oriental des Andes, vers ses derniers contreforts, les traces des Quichuas disparaissaient par le mélange avec les Espagnols, et bientôt nous n'en rencontrâmes aucun vestige, dans les plaines chaudes et humides de Santa-Cruz de la Sierra. A notre arrivée dans la capitale de cette province, nous fûmes frappé de la grande ressemblance que nous remarquions entre ses habitans et ceux de la frontière du Paraguay. . . Même accent dans leur parler espagnol , même tournure , même ensemble de belles formes, de traits agréables et caractéristiques. Nous nous demandions encore quelle pouvait être la cause de ces rapports si intimes, lorsque nous rencontrâmes un Indien chiriguano , dont les traits nous rappelèrent les Gua- ranis de Gorrientes : nous lui parlâmes en cette langue , et nous aperçûmes

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Homme qu'en effet il appartenait à cette nation ; dès-lors nous nous expliquâmes faci- ™in! lement la ressemblance des habitans de ces deux localités éloignées. Nous étudiâmes de nouveau les Guaranis à Porongo , à Bibosi ; nous reconnûmes , dans cette dernière Mission, que les sauvages Sirionos des forêts du Nord sont encore une tribu de cette grande nation , ainsi que la nombreuse population des Chiriguanos. Nous retrouvions donc, au pied des Andes, non-seulement des Guaranis, provenant de migrations très - anciennes , mais encore ceux qui , en \ 54i , traversèrent le grand Chaco , pour venir habiter ces contrées.

Nous étions déjà au sein des plaines du centre de l'Amérique ; nous avions, au Nord, la vaste province de Moxos, à l'Est celle de Chiquitos, habitées seulement par des indigènes ; c'était un bien beau champ d'obser- vations pour l'étude de l'homme. Nous voulûmes, en conséquence, y con- sacrer tout le temps convenable, pour nous rendre un compte exact des nations, de leurs caractères physiologiques et moraux. Leur étude, jointe aux grandes distances à parcourir, malgré les obstacles naturels, nous occupa dix- huit mois, pendant lesquels, à l'exception d'une couple d'employés par Mis- sion , nous ne vîmes que des Américains de race pure , que les Jésuites avaient convertis au christianisme.

Nous commençâmes par Chiquitos, que nous avons parcouru jusqu'aux rives du Rio Paraguay et aux frontières du Brésil. Là, secondé par M. le gouverneur Don Marcelino de la Pena, que nous nous plaisons à nommer ici, ainsi que par les curés, non -seulement nous avons pu faire toutes les observations qui nous convenaient, mais encore nous avons obtenu les ren- seignemens les plus certains, les plus curieux, sur le mouvement de la popu- lation, sur la statistique indigène de cette partie du monde. Après avoir visité toutes les Missions, interrogé soigneusement les tribus qui composent chacune d'elles , nous reconnûmes que la masse de la population appartenait à la nation des Chiquitos; mais la différence des langues nous fit encore recon- naître évidemment dix autres nations distinctes : les Samuciis, les Payconé- cas, les Saravécas, les Otukès^les Curuminacas , les Curares, les Covarécas, les Corabécas , les Tapiis et les Curucanécas, sur lesquelles nous avons recueilli avec soin toutes les notions qu'il nous a été possible d'obtenir.

Pour aller de la province de Chiquitos à celle de Moxos , nous avions à traverser près de cent lieues de forêts : au sein de cette belle végétation nous rencontrâmes plusieurs hameaux d'indigènes , presqu'à leur état primitif; mais quel ne fut pas notre étonnement , quand , à la première parole que l'un d'eux prononça, nous reconnûmes encore des Guaranis, qui vivent en ces lieux,

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sous le nom de Guarayos! Nous avions donc retrouvé, depuis la Plata jus- Homme qu'au 4 5.e degré sud, et en longitude, depuis les rives de l'océan atlantique a™"." jusqu'au pied des Andes boliviennes, cette nation, si peu connue en Europe ! Ayant reconnu que les Guarayos avaient en tout conservé leur religion , leurs mœurs primitives , nous voulûmes les étudier à fond ; nous passâmes un mois et plus parmi eux, témoin de leurs cérémonies religieuses , à portée d'observer leurs habitudes tout à fait patriarchales , et nous identifiant d'autant plus facilement avec eux, que nous entendions un peu leur langage.

Nous arrivâmes ensuite à Moxos , où, toujours en pirogue, en voyage et dans les villages avec les indigènes , nous les avons étudiés successivement dans tous les détails de leurs mœurs, de leurs coutumes, recueillant les mêmes ren- seignemens statistiques que pour la province de Chiquitos, et recherchant, par la comparaison des langues et des traits, les différences, les rapports entre les nations. Après un assez long séjour, nous avons distingué huit langues tout à fait différentes , parlées par autant de nations : les Moxos, avec leur tribu des Baures, formant à peu près la moitié de la population delà province: puis les Chapacuras, les Itonamas , les Caniclianas, les Movimas, les Cayuvavas , les Pacaguaras et les Iténès, vivant séparés les uns des autres , sans mélange , depuis des siècles, et conservant ainsi, chacun, son caractère national.

Entre les plaines inondées de Moxos et les plateaux élevés de la Bolivia, vivent , à ce que nous apprîmes , quelques nations indigènes , qui , d'après les Maropas, venus à Moxos pendant notre séjour, nous parurent distinctes de celles des plaines. Nous savions d'ailleurs combien la géographie , la zoologie et la botanique de ces contrées encore vierges, pouvaient être importantes. Nous remontâmes donc le Rio Chaparé, jusqu'au pied des dernières mon- tagnes, où, dans les plus belles forêts du monde, nous rencontrâmes la nation Yuracarès, l'une des plus curieuses à observer, autant par ses caractères phy- siologiques que par la rudesse de ses mœurs sauvages , par sa complète indé- pendance, par la complication de sa mythologie. Nous l'étudiâmes quelque temps; puis, gravissant la Cordillère orientale jusqu'à Cochabamba, pour redescendre dans une autre direction, nous foulâmes le premier une terre inconnue, afin d'arriver encore parmi d'autres tribus sauvages des Yuracarès. Dans ce dernier voyage nous avons aussi rencontré des indigènes Mocéténès, habitant au milieu des plus affreux précipices des contreforts des Andes.

Chez ces derniers Yuracarès nous nous fîmes construire une pirogue, et nous nous embarquâmes pour revenir à Moxos , d'où , avec des indigènes de cette province, nous remontâmes le Pùo Piray, pour gagner Santâ-Cruz de

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Homme la Sierra. Ayant terminé, non sans peine, nos observations au centre du continent, nous ne pensâmes plus qu'à gravir de nouveau les montagnes,

nous proposant de suivre nos recherches sur les parties de la Bolivia que nous

ne connaissions pas encore. Nous revîmes bientôt et continuâmes à étudier, dans les provinces de la Laguna, de Tomina, de Yamparais, aux environs de Chuquisaca et de Potosi, les Indiens quichuas, qui forment, avec leurs mélanges , la plus grande partie de la population de ces provinces. Nous retrou- vâmes la nation Aymara aux provinces d'Oruro , de Garangas , de Sicasica , de la Paz, ainsi que sur les rives du lac de Titicaca. Nous reprîmes nos recherches sur ses antiquités , sur son état actuel ; enfin , après avoir observé les indigènes à Islay et aux environs de Lima, nous nous embarquâmes pour la France, emportant le produit de huit années de recherches et d'obser- vations.

Chaque nation avait été étudiée avec une scrupuleuse attention dans tous ses caractères physiologiques , dans les plus petits détails de ses mœurs , de ses coutumes, de sa religion, de son langage; dans les modifications apportées à son état primitif par la civilisation. Nous l'avions revue plusieurs fois com- parativement avec celles qui l'entourent, afin de juger de ses différences caractéristiques ; nous avons recueilli, sur chacune, assez de renseigne- mens pour la bien faire connaître ; nous avions , enfin , observé l'homme sous toutes les températures , sous toutes les latitudes , à tous les degrés d'élévation sur les montagnes; au milieu de la plus riche végétation du monde, comme au sein des déserts les plus stériles. Éclairées par la comparaison, nos idées, d'abord confuses, avaient peu à peu classé ces faits isolés, en les groupant suivant leur plus ou moins d'analogie. Nous avions commencé dès-lors à distinguer chaque groupe de formes, de traits, de teintes; trouvé les points vient s'arrêter chaque grande division , basée sur les caractères physiolo- giques; établi des subdivisions, toujours en rapport avec la composition géographique des lieux.

Il nous avait été facile déjuger que, pour une question aussi délicate que celle de l'homme, on avait peut-être marché beaucoup trop vite, et qu'elle demandait, au contraire, plus que toute autre, des faits exacts, dont la réunion, l'ensemble, permettrait un jour de classer l'homme non plus d'une manière arbitraire, mais d'après des déductions rigoureusement tirées d'un grand nombre d'observations faites dans un but aussi philosophique que zoologique. Nous sommes loin, d'après ce que nous avons vu, d'avoir la prétention de connaître les hommes décrits par d'autres observateurs, sur

i

celles des contrées américaines qui nous sont inconnues; nous sommes loin de vouloir décider qu'ils appartiennent positivement à telle ou telle de nos divisions, et de vouloir les faire entrer dans nos groupes, ce qui aurait le désavantage de mêler aux faits dont nous pouvons répondre et dont l'obser- vation nous est personnelle , des faits empruntés à des ouvrages étrangers , dont nous ne pouvons garantir l'exactitude; aussi nous sommes-nous déter- miné à ne comprendre, dans le travail sur l'espèce humaine, que nous méditions depuis notre retour en France, que les faits recueillis pendant notre voyage, sans négliger néanmoins de suivre chacune des nations obser- vées dans son extension accidentelle, en dehors des limites géographiques que nous avons parcourues ; car une telle suite est indispensable à l'ensemble de sa description, de son histoire.

Résolu à nous borner à nos observations personnelles , nous ne pouvions cependant leur refuser un complément indispensable. Nous avons pu, sur les lieux, étudier les nations dans leur état actuel; recueillir des notions pré- cieuses sur beaucoup de points de leur histoire, de leur état à l'époque de la conquête, de leurs migrations; mais, pour plusieurs d'entr'elles , ces rensei- gnemens nous manquant totalement ou se trouvant altérés par les traditions, il nous devenait indispensable de relever tout ce qui a été écrit sur les pre- miers temps de la découverte du nouveau monde, afin de comparer l'état primitif à l'état moderne , et de constater les modifications apportées par le contact de la civilisation ; les rapports historiques qui peuvent concorder avec les monumens existans ; les faits qui permettent de suivre, d'une manière certaine, les migrations lointaines des nations. Il nous devenait indispen- sable aussi de consulter tous les auteurs plus modernes, qui ont parlé de ces mêmes hommes , afin de détruire les idées fausses qu'ils ont pu en donner ou de les confirmer, lorsqu'ils se sont renfermés dans les limites de la vérité.

Quelqu'étendues que fussent ces recherches , nous ne nous en sommes pas effrayé : la connaissance des langues importées de notre Europe au nouveau monde, l'espagnol et le portugais, dans lesquelles sont écrits la plupart de ces ouvrages , nous facilitait ce travail ; nous avions d'ailleurs rapporté d'Amé- rique des manuscrits historiques précieux, un grand nombre de vocabulaires et quelques-uns des principaux ouvrages des historiens espagnols ; néanmoins nos recherches seraient encore restées incomplètes, si M. Ternaux Compans, auquel l'histoire américaine doit la connaissance d'une foule de documens des plus importans, n'avait mis à notre disposition, avec une obligeance toute particulière, sa riche et précieuse collection d'ouvrages sur l'Amérique;

IV. Homme. b

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Homme collection réellement unique dans son genre et sans laquelle nous n'aurions raf"~ P" nous procurer en France plusieurs renseignemens très-rares des \ 5.e, \ 6.e

et i7.e siècles. Nous nous estimons heureux de pouvoir lui témoigner ici

publiquement notre reconnaissance, tout en signalant sa bibliothèque comme indispensable à consulter pour toutes les personnes qui s'occupent de l'étude du nouveau monde. Nous devons adresser les mêmes remercîmens au savant M. Eyries , à qui la géographie est redevable de tant de publications impor- tantes, pour la bonté avec laquelle il a bien voulu nous confier plusieurs des ouvrages de sa riche bibliothèque.

En résumé , après avoir ,. pendant huit années , étudié les Américains sur leur sol ; après avoir coordonné , classé méthodiquement nos observations et les avoir complétées par quatre années de recherches historiques dans les auteurs anciens et modernes qui ont parlé des mêmes hommes , nous offrons comme fruit de tant d'élucubrations les faits que nous avons recueillis , avec les déductions générales que nos études géographiques locales nous permettent d'en tirer. Si des recherches aussi délicates, aussi pénibles, apportent quel- ques résultats nouveaux , quelques considérations importantes ; si nous indi- quons un point de vue plus spécial, sous lequel on puisse envisager l'étude de l'homme; si l'ensemble de ce travail, jugé utile à la science, est accueilli avec bienveillance : heureux d'avoir osé l'entreprendre, trop payé de nos efforts, nous ne regretterons ni les fatigues, ni les veilles, ni le temps qu'il nous aura coûtés.

PREMIÈRE PARTIE. GÉNÉRALITÉS.

Homme améri- cain.

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CHAPITRE PREMIER.

Considérations géographiques et statistiques.

Classification.

Nous ne chercherons pas à discuter les diverses méthodes appliquées à la classification de l'homme 1 en général ; car nous ne voulons nous occuper ici

1. En 1684, un anonyme le divise en quatre races, dans la première desquelles il réunit

Y Américain à l'Européen, et à une petite partie des peuples de l'Asie et de l'Afrique. (Journal des savans, 1684, p. 133.)

En 1766 , Linné le divise en quatre races, selon les quatre parties du monde, séparant entiè- rement Y homme rouge de V Amérique. (Syst. nat., ed. 12 , Homo.)

Gmelin , en 1788 , divise l'homme , suivant sa couleur, en quatre variétés : le blanc, le basané, le noir, le cuivré, composant toutes les races américaines. (Syst. nat., ed. 13, Homo.)

Buffon forme de l'homme six variétés , et laisse les Américains entièrement séparés.

Herder suit le même système. (Zur Philosophie der Geschichle der Menschheit, t. II, p. 4 et 68.)

Pownal le divise en trois races, des trois fils de Noé. Les Américains et les Mongoles sont placés entre la race hlanche et la race rouge. (New collect. of voyages, t. II, p. 273.)

Kant, en 1788, en fait quatre variétés d'après la couleur, l'une d'elles étant consacrée à

Y américaine cuivrée. (Engel, Philos, fur die Welt, t. II.)

Hunter, en 1775, divise l'homme en sept variétés, au nombre desquelles Y américaine rouge reste distincte. ( Disput. de hominum varietalibus , p. 9.)

Zimmermann, en 1783, reconnaît quatre variétés dans le genre humain et réunit, clans la seconde, l'Asie boréale à l'Amérique. (Geographische Geschichte des Menschen, t. I.)

Meiners, en 1793, ne forme du genre humain que deux races, la belle et la laide : la pre- mière comprend la race blanche; la seconde le reste du monde. (Grundriss der Geschichte der Menschheit.)

Klugel ne trouve que quatre variétés : dans la première il réunit les peuples d'Asie, d'Europe, des parties septentrionales de l'Afrique et île l'Amérique. (Encyclopédie , t. I, p. 23.)

Blumenbach, en 1795, dans un travail important, forme cinq variétés : la quatrième, composée des Américains ferrugineux , y est regardée comme entièrement distincte. (De gen. hum. var. nat.)

Lawrence, en 1822, publie un intéressant ouvrage, plein de recherches curieuses, et dans lequel il divise comme Blumenbach, l'homme en cinq variétés, conservant les Américains seuls

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Homme que de celui d'une partie de l'Amérique long-temps soumise à nos investigations. a("'ienn Avant tout, néanmoins, s'il nous est permis d'exprimer, en ce qui concerne

dans sa quatrième. (Lectures on physiology, zoology and the natural history of man, p. 488.)

Cuvicr, en 1829, divise l'homme en trois races; mais laisse les Américains en dehors, sans les placer dans aucune. (Règne animal, 2.e édit., 1. 1, p. 84.)

M. Dumérilj en 1806, sépare l'homme en six races, en ne composant la quatrième que d'Amé- ricains. (Zoologie analytique.)

Mallehrun, à qui les sciences géographiques doivent de si beaux travaux, avait, dès 1816 , divisé l'homme en seize races; dans sa seizième, il laisse tous les Américains, moins ceux des parties les plus septentrionales, qu'il suppose provenir des autres continens. (Géogr. univers., Paris, 1816.)

Jusqu'alors il n'avait été question que de races, de variétés parmi les hommes, et les Américains avaient été généralement considérés comme formant une section distincte des autres; mais les coupes changent de valeur. M. Virey en forme deux espèces, d'après l'angle facial; dans sa pre- mière espèce viennent , comme troisième race , les Américains ou race cuivreuse.

Presque simultanément, en 1821 , deux savans ont suivi, dans leurs travaux, un système à peu près analogue, et qui, si l'on ne tient pas compte de la valeur des divisions, ont beaucoup de rapports avec celui de Maltebrun.

M. Bory de Saint-Vincent sépare le genre humain en quinze espèces. Dans sa VI.e, Yhyperbo- rèenne , il comprend tout le nord de l'Amérique et une partie de l'Asie russe; dans sa VII.e, la neptunienne, il réunit les Américains de la Californie au Chili, ainsi que les Mexicains et les Péru- viens des côtes occidentales de l'Amérique , les naturels d'une partie de Madagascar et de presque toutes les îles de l'Océanie et de la Polynésie; dans sa IX.e, la colombique , il rassemble les habi- tans de la Floride, les Caraïbes des Antilles, les naturels d'une partie du Mexique, de la Terre- Ferme et des Guyanes; dans sa X.% Y américaine , il place tous les habitans de l'Amérique méri- dionale, moins ceux de la partie orientale et des parties déjà citées; dans sa XI.8, la patagone, il ne conserve que les Patagons; dans sa XIV.e, la mélanienne , viennent se ranger les habitans de la Terre- du-Feu, ceux de Diémen et de beaucoup de points, de Formose, des Philippines, des Moluques, etc. (L'Homme, Homo, Essai zoologique sur le genre humain.)

M. Desmoulins divise le genre humain en seize espèces : sa XV .e, la colombienne, comprend les habitans de l'Amérique du Nord , de toutes les Andes , du Chili à Cumana , et de l'archipel Caraïbe ; sa XVI.e, Y américaine , comprend les Guaranis, les Omaguas, dans une première race; les Botocu- dos, les Guaicas, dans une seconde; les Mbayas, les Charruas,dans une troisième; les Araucanos, les Puelches, les Patagons, dans une quatrième; et les Pescheraies ou les Fuégiens , dans une cinquième.

Nous n'entreprendrons point de discuter ici la valeur absolue ou comparative de ces diverses classifications , l'Amérique méridionale étant la seule partie du monde dont nous ayons bien approfondi l'étude; aussi, tout en faisant remarquer que ces divisions diffèrent en tout point des nôtres, basées sur l'observation immédiate, nous croyons devoir ajouter que, sans avoir vu de près les nations qui les composent , il était tout à fait impossible de tirer quelque parti avan- tageux de la multitude des écrits publiés sur les Américains par les auteurs anciens et modernes; écrits présentant souvent des contradictions qui ne sont qu'apparentes, et cette observation explique, mieux que tout ce que nous pourrions dire, les grandes dissemblances de classification.

M. Garnot, en 1837, dans son article Homme du Dictionnaire d'histoire naturelle, in-4.°, divise, comme Cuvier, les hommes en trois races, tout en réunissant les Américains à la race jaune ou mongolique.

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la délimitation des êtres , une opinion fondée sur vingt années d'observations Homme immédiates et de recherches relatives aux différentes branches de la zoologie a^i""

maritime et terrestre; recherches poursuivies avec constance par toutes les

latitudes et sous toutes les températures, nous commencerons par déclarer que notre conviction intime est que, parmi les hommes, il n'y a qu'une seule et même espèce.1

Cette base une fois arrêtée, sans chercher comment ni d'où l'homme est venu sur les différens points qu'il habite ; en le prenant tel qu'il s'y présente actuellement, ou, du moins, en ne remontant pas au-delà des limites des traditions historiques, on trouvera que les principales formes en sont plus ou moins rigoureusement circonscrites dans des bornes géographiques presque généralement admises , et qui paraissent en rapport avec les faits. En vertu de ce principe, l'homme du nouveau monde a reçu légitimement, d'après le lieu de sa demeure, le nom homme américain11 ; et, bien loin de vouloir changer cette dénomination d'une des grandes sections de l'espèce humaine, nous l'adoptons avec empressement pour celle dont nous allons nous occuper.

En parlant des Américains , presque tous les auteurs anciens et modernes ont établi, sur leur origine, quelque hypothèse plus ou moins probable; chacun d'eux, abandonnant les traditions, a, sur ce vaste sujet, donné carrière à son imagination , en des limites plus ou moins larges , plus ou moins ration- nelles. Les uns , doués d'un génie supérieur et rassemblant les renseignemens incomplets épars dans les voyageurs , ont exposé un système qui ne manque pas de vraisemblance ; tandis que les autres , au contraire , se laissant entraîner par des préoccupations religieuses peut-être trop exclusives, ont tenté d'y ramener absolument tous les faits. Nous n'entamerons pas des discussions purement gratuites; et, laissant de côté une question toujours hypothétique, indifférente aux progrès de la science, nous nous renfermerons dans le cercle de l'observation positive. D'ailleurs, pourquoi chercher au loin, pour les Amé- ricains, une origine commune, quand on voit, sur leur sol même, leurs carac- tères physiologiques et moraux si variés, si différens les uns des autres? Tl nous semble qu'il faut s'efforcer de faire connaître les Américains, de les grouper selon leur plus ou moins d'analogie, pour constater si tous appar- tiennent à une même souche ou à plusieurs souches distinctes. Tel est l'objet que nous nous sommes proposé.

1. Il serait trop long de développer ici ce que nous entendons par le mot espèce : ce point de vue sera exposé dans la zoologie de notre voyage, à chaque série d'animaux.

2. Voyez la note de la page 1.

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Su? face occupée; répartition géographique.

Comme nous ne voulons parler que des peuples que nous avons vus par nous-même, nous n'examinerons que ceux qui habitent une surface comprise entre le 12.e degré de latitude sud et l'extrémité méridionale du continent américain, sur presque toute sa largeur, ne franchissant ces limites qu'autant que le peuple dont il sera question les aura lui-même franchies; car alors nous le suivrons dans ses migrations jusqu'au point oii il s'est arrêté.

La superficie de l'Amérique dont nous allons étudier les habitans primi- tifs, peut être comparée à plus de la moitié de notre Europe : elle s'étend depuis la zone torride jusqu'aux régions glacées de la Terre-du-Feu. Sa consti- tution orographique l'élève du niveau de la mer aux neiges perpétuelles 1 ; son sol est on ne peut plus varié dans ses formes , dans son aspect. À l'occi- dent, une vaste chaîne de montagnes s'élève jusqu'aux nues, suit les rives du grand Océan; glacée à son extrémité méridionale, sous la zone torride, elle offre partout les climats les plus divers : stérile, sèche et brûlante sur les pentes abruptes de son versant ouest ; tempérée ou froide sur ses immenses plateaux; couverte d'une végétation active sur les pentes légèrement incli- nées de son versant est. À l'orient, des collines basses, chaudes, boisées, bornées par l'océan atlantique, offrent une uniformité remarquable d'aspect, de composition , de formes. Au milieu de ces terrains si distincts , des plaines immenses , d'abord froides , arides et sèches sur les parties méridionales , puis tempérées , verdoyantes , avec un horizon sans bornes sur les Pampas ; brû- lantes , enfin , et couvertes de forêts , sous la zone torride. . . Tels sont les traits généraux de la nature dans les lieux dont nous parlons. Nous verrons plus tard l'influence qu'ils peuvent exercer sur les caractères physiques et moraux des hommes qui peuplent ces diverses parties.

Nous appelons nation, toute réunion d'hommes parlant une langue émanée d'une source commune, et tribu, toute réunion d'hommes parlant les diffé- rens dialectes dérivés de cette même langue. Nous allons énumérer les nations que nous avons observées; mais, anticipant un peu sur les faits, nous les présenterons classés méthodiquement, selon leurs races* et leurs rameaux3,

1. Voyez , à la partie géographique de notre voyage, une description plus détaillée de cette surface.

2. Nous appelons race , toute réunion de nations que rapproche l'identité de leurs caractères physiques généraux ( voyez plus loin ces caractères) ; prenant aussi ce mot dans un sens plus res- treint que les auteurs.

3. Nous appelons rameau, un groupe plus ou moins nombreux de nations distinctes, qui offrent, dans les races , des caractères soit physiques, soit moraux, propres à motiver ces divisions, pres- que toujours en rapport avec la géographie locale,

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dont nous établirons plus tard les caractères distinctifs, d'abord pour les Homme rendre familiers au lecteur, puis afin de simplifier les nombreuses citations spéciales ou collectives auxquelles nous oblige la nature de ces considérations générales. Nous présenterons aussi comparativement, en regard, les limites d'extension en latitude et en longitude que ces diverses nations occupaient avant la conquête ou qu'elles occupent encore aujourd'hui.

améri- cain.

RACES.

RAMEAUX.

l.re Race. ANDO-PÉRUVIENNE .

1." Rameau. Péruvien

NOMS

DES NATIONS.

2.e Rameau. I Antisien ,

3.e Rameau. Araucanien ,

f 1." Rameau. Pampéen ,

2.e Race. PAMPÉENISE . .

2.e Rameau. 'Chiquitéen

3.e Rameau. Moxéen

3.e Race. BRASILIO-GUARANIENNE .

Quichua ou Inca .

Aymara

) Chango

( Atacama

I Yuracarès

I Mocéténès

(Tacana

I Maropa

( Apolista

| Auca ou Araucano ( Fuégien

Patagon ouTc'huclche

Puclche

Charma

Mbocobi ou Toba

Mataguayo

Abipones

Lcngua

Sa mu eu

Chiquito

Saravéca ,

Otukè

Curuminaca

Covaréca

Curavès

Tapiis

Curucane'ca

Païconéca

Corabéea

Moxos

Chapacura

Itonama

Canichana

Movima

Cayuvava

Pacaguara

Iténès

Guarani

Botocudo.

LIMITES D'HABITATION DES NATIONS :

en latitude australe.

au 28° 15° au 20° 22° au 24° 19° au 22° 16° au 17°

13° au 15° 13" 50' 15° : 30° au 50° 50° au 56° 39° au 53° 34" au 41° 31° au 35° 21" au 32° au 28" au 30"

au 20° au 18°

du

18"

16° = 16" :

18"

13" au 16° 15° = 13° au 14" 13" au 14° 14°

12° au 13° 10" : 12" au 13" 34°delat.aust 14"dclat. bor 18" au 20°

en longitude ouest de Paris.

65° au 83° 69° au 75° 72° 30' 72° 30' 66" au 69°

69" 70° 70° 71° 60" 68"

au 71e au 71'

au 76° au 77° 65° au 74° 60" au 68" 56° au 62° 61° au 64° 63° au 65° 61° au 64°

60° au 62° 60° au 64° 62°

60° r 62° = 61°

60° ; 60»

62" 63° 62" 64° 64°

au 64"

67"

au 69° au 65" au 67° au 68" 68° au 69° 68° s 67° au 68" 67° au 68° 37° au 64°

43°

Ainsi tous les Américains que nous avons observés se groupent en trois races, divisées en trente -neuf nations distinctes. On trouvera peut-être ce

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Homme nombre peu élevé comparativement à la surface signalée , surtout en le rap- prochant des cartes géographiques , hérissées de noms que les copistes repro- duisent sans critique ; mais , comme on pourra le voir à l'article particulier de chaque nation, nous en avons discuté la synonymie avec le plus grand soin , et nos trente-neuf nations sont , parmi des centaines d'autres , les seules qui ne se soient pas évanouies devant une sévère comparaison des idiomes. Telles d'entr'elles , par exemple, renferment jusqu'à près de cent1 des déno- minations citées par les auteurs anciens et modernes , qui , en se copiant , les dénaturaient chaque jour, et formaient de nouveaux mots; ou bien chaque voyageur écrivait, selon le génie de sa langue, le même nom de diverses manières, qui, pour le compilateur, devenaient autant de nations distinctes. II était bien temps que cet abus cessât ; car il rendait impossible toutes consi- dérations consciencieuses sur les Américains à quiconque ne parcourait pas les lieux. Nous avons tâché de réduire cette exubérance de mots , pour toutes les parties que nous avons visitées, et la suppression raisonnée de tant de nations purement nominales n'a pas été la partie la moins difficile , la moins fatigante de la tâche que nous nous sommes imposée ; mais si , comme nous l'espérons, nous avons réussi à simplifier les travaux de nos successeurs sur l'espèce humaine; si nous avons, sous ce point de vue, rendu quelques services aux anthropologistes , nous aurons atteint notre but et nous nous reposerons, heureux d'avoir rempli un devoir que la conscience du succès obtenu changera pour nous dès-lors en plaisir.

Les dénominations collectives que nous employons sont toutes dérivées des divisions géographiques ou territoriales les plus connues, les plus usitées dans le pays et sur les cartes ; celles des nations n'ont rien d'étranger à l'Amérique. Nous nous sommes bien gardé de changer , de dénaturer même un seul nom ; car ce n'est point en en créant de nouveaux qu'on sert la science : ceux que nous donnons sont les plus connus dans le pays et appartiennent , presque tous , aux langues mêmes des nations , ce qu'au reste nous avons expliqué à l'article particulier de chacune d'elles.

1. Voyez, par exemple, la synonymie des Guaranis et celle des Chiquitos, aux articles spéciaux sur ces deux nations. De tout temps on a grossi le nombre des nations barbares; l'Europe ancienne nous en offre elle-même un exemple. Aussi M. W. Edwards, dans ses curieuses recherches (Des caractères physiologiques des races humaines, p. 39), a-t-il dit avec raison : « La longue « liste de ces peuples effraie l'imagination. Il semblerait que tout ce vaste territoire dût à peine « leur suffire , quand même ils l'auraient occupé seuls. »

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Youlons-nous étudier la répartition de ces nations sur le sol américain, Homme et surtout les modifications, les changemens opérés depuis la conquête jusqu'à a"âin. l'état actuel des choses? Nous trouverons qu'à l'arrivée des Européens:

1. ° Une seule nation, celle des Guaranis, divisée en tribus nombreuses, mais ennemies , occupait presque tout le littoral de l'océan atlantique, depuis le 52. R degré de latitude australe jusqu'aux Antilles1, où, sous le nom de Caraïbes ( Caribes ) , elle subjugua une partie des habitans primitifs , et s'étendit jusqu'au pied des Andes péruviennes2, enclavant un grand nombre de petites nations distinctes ;

2. ° Sur la chaîne des Andes, sur ses versans, sur le littoral du grand Océan, une monarchie puissante, celle des Incas ou Quichuas, tenait assu- jettis tous les peuples montagnards, depuis le Chili jusqu'à Quito, sans des- cendre jamais dans les plaines orientales; laissant néanmoins libres encore, à son extrémité méridionale , les Araucanos guerriers et les Euégiens pêcheurs ;

5.° Entre ces deux premières nations, au sein des plaines, d'abor