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GUILLAUME APOLLINAIRE

irammes

POÈMES DE LA PAIX ET DE LA GUERRE

(1913-1916)

ONDES ÉTENDARDS CASE d' ARMONS LUEURS DES TIRS OBUS COULEUR DE LUNE LA TÈTE ÉTOILÉE

AVIC Vn P0HTR\1T DE L AUTEUR PAR PAULO PICASSO GRAVÉ SUR BOIS PAU R. JAl'DON

PARIS MERCVRE DE FRANCE

XXVI, RUK US CONDi, XXTI

PERKINS LIBRARY

IJuKe Universîty

Kare iJooks

DU MÊME ALTEUR

l'enchanteur pourrissant, ia-4o tiré à 106 exemplaires, Paris, Kahnweiles 1909, avec bois gravés par André Derain.

l'hérésiarque et C'e, in-18, Paris, P. V. Stock 1910.

LE BtsTîAiRE ..ou CORTÈGE d'orphée, 10-4° tiré à 120 exemplaires, Par: s, leplanche 1911, avec bois gravés par Raoul Dufy.

LES PEiNTFEs CUBISTES, pclit in-4o avcc portraits et reproductions, Paris, Figuièi-e 1912.

ALCOOLS, poèmes avec un portrait de l'auteur par Pablo Picasso, ia-18, Paris, Mercure de France 1913.

CASE t'armons, in-4*' polygraphié à 25 exemplaires sur papier qua- drili ^ i!^ ux Armées de la Piépnblique 1915.

LE poÈTK ASSASSINÉ, in-18, couvcrturc en couleurs de Capiello, por- trait de l'auteur par André Rouveyre, Paris, L'Édition 1916.

viTAM iMPENDERE AMORi, iu-S», poèmcs tirés à 215 exemplaires avec 8 dessins d'André Rouveyre, Paris, Mercure de France 191T.

LES mamelles de tirésias, drame surréaliste en deux actes et un prologue, représenté le 24 juin 1917, texte, musique, dessina de Serge Férat, in-8o carré, Paris, Editions Sic 1918.

CALLIGHAMMES

IL A ETE TIRE A PART

4 exemplaires sur Japon ancien à la forme des manufactures impériales contenant, outre le bois qai orne l'édition toat entière, an second por- trait de l'autiur par Pablo Picisso gravé à l'eau forte par R. Jaudon. Ces exemplaires mont numérotés à la presse de i à 4-

33 exemplaires sur velin de cuve à Informe des papeteries d'Arches numérotés à la presse de5 à 3y .

3 exemplaires sur chine marqués A, B, G [hors commerce) .

JUSTIFICATION DU UaAtiK

Tous droHs ilo roproducii;)D, do tradiulion et d'adapUUon réservé» pour tous pays.

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GUILLAUME APOLLINAIRE

Calligrammes

POÈMES DE LA PAIX ET DE LA GUERRE

(1913-1916)

ONDES ÉTENDARDS - CASE d'aRMONS

LUEURS DES TIRS OBUS COULEUR DE LUNE

LA TÊTE ÉTOILÉE

AVKC UN PORTRAIT DE l'aUTEUR PAR PABLO PICASSO GRAVÉ SUR BOIS PAR R. JAUOON

PARIS MJERGVRE DE FRANCK

XXVI, RT» DB OOMBB, XXVl

A LA MEMOIRE DU PLUS ANCIEN DE MES CAMARADES

RENÉ DALIZE MORT AU CHAMP D'HONNEUR

le 7 mai 1917

ONDES

LIENS

Cordes faites de cris

Sons de chc/tes â travers l'Europe Siècles pendus

Rails qui iujotez les nations

Nous ne sommes que deux ou trois hommes

Libres de tous liens

Donnons-nous la main

Violente pluie qui peigne les famées Cordes

Cordes tissées Câbles sous-marins Tours de Babel changées en ponts A ra ignées- Pontifes Tous les amoureux qu'un seul lien a liés

D'autres liens plus ténus Blancs rayons de lumière Cordes et Concorde

i5

J'écris seulement pour vous exalter O sens 6 sens chéris Ennemis du souvenir Ennemis du désir

Ennemis du regret

Ennemis des larmes

Ennemis de tout ce que j'aime encore

i6

LES FENETRES

Du rouge au vert tout le jaune se meurt

Quand chantent les aras dans les forêts natales

Abatis de pihis

II y a un poème à faire sur l'oiseau qui n'a qu'une aile

Nous l'enverrons en message téléphonique

Traumatisme géant

Il fait couler les yeux

Voilà une jolie jeune fille parmi les jeunes Turinaises

Le pauvre jeune homme se mouchait dans sa cravate blanche

Tu soulèveras le rideau

Et maintenant voilà que s'ouvre la fenêtre

Araignées quand les mains tissaient la lumière

Beauté pâleur insondables violets

Nous tenterons en vain de prendre du repos

On commencera à minuit

Quand on a le temps on a la liberté

Bigorneaux Lotte multiples Soleils et l'Oursin du cou- chant

Une vieille paire de chaussures jaunes devant la fenêtre

17

Tour»

Les Tours ce sont les rues

Puits

Puits ce sont les places

Puits

Arbres creux qui abritent les Câpresses vagabondes

Les Ghabins chantent des airs à mourir

Aux Chabines maronnes

Et l'oie oua-oua trompette au nord

les chasseurs de ratons

Raclent les pelleteries

Etincelant diamant

Vancouver

le train blanc de neige et de feux nocturnes fuit l'hi- ver

0 Paris

Du rouge au vert tout le jaune se meurt

Paris Vancouver Hyères Maintenon New- York et les Antilles

La fenêtre s'ouvre comme une orange

Le beau fruit de la lumière

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LES COLLINES

Au-dessus de Paris un jour Combattaient deux grands avions L'un était rouge et l'autre noir Tandis qu'au zénith flamboyait L'éternel avion solaire

L'un était toute ma jeunesse Et l'autre c'était l'avenir Ils se combattaient avec rage Ainsi fit contre Lucifer l'Archange aux ailes radieuses

Ainsi le calcul au problème Ainsi la nuit contre le jour Ainsi attaque ce que j'aime Mon amour ainsi l'ouragan Déracine l'arbre qui crie

20

Mais vois quelle douceur partout Paris comme une jeune fille S'éveille langoureusement Secoue sa longue chevelure Et chante sa belle chanson

donc est tombée ma jeunesse Tu vois que flambe l'avenir Sache que je parle aujourd'hui Pour annoncer au monde entier Qu'enfin est l'art de prédire

Certains hommes sont des collines Qui s'élèvent d'entre les hommes Et voient au loin tout l'avenir Mieux que s'il était le présent Plus net que s'il était passé

Ornement des temps et des routes Passe et dure sans t'arrôter Laissons sibiler les serpents En vain contre le vent du sud Les Psylles et l'onde ont péri

21

Ordre des temps si les machines Se prenaient enfin à penser Sur les plag-es de pierreries Des vagues d'or se briseraient L'écume serait mère encore

.Moins haut que l'homme vont les aij C'est lui qui fait la joie des mers Comme il dissipe dans les airs L'ombre et les spleens vertigineux Par l'esprit rejoint le aonge

Voici le temps de la magie Il s'en revient attendez-vous A des milliards de prodiges Oui n'ont fait naître aucune fable Nul les ayant imaginés

Profondeurs de la conscience On vous explorera demain Et qui sait quels êtres vivants Seront tires de ces abîmes Avec des univers entiers

22

Voici s'élever des prophètes Comme au loin des collines bleues Ils sauront des choses précises Comme croient savoir les savants Et nous transporteront partout

La grande force est le désir Et viens que je te baise au front 0 légère comme une flamme Dont tu as toute la 80ufi*rance Toute Tardeur et tout l'éclat

L'âge en vient on étudiera

Tout ce que c'est que de souffrir

Ce ne sera pas du courage

Ni même du renoncement

Ni tout ce que nous pouvons faire

On cherchera dans l'homme même Beaucoup plus qu'on n'y a cherché On scrutera sa volonté Et quelle force naîtra d'elle Sans machine et sans instrument

23

Les secourables mânes errent Se compénétrant parmi nous Depuis les temps qui nous rejoignent Rien n'y finit rien n'y commence Regarde la bague à ton doigt

Temps des déserts des carrefours Temps des places et (des collines Je viens ici faire des tours joue son rôle un talisman Mort et plus subtil que la vie

Je me suis enfin détaché De toutes choses naturelles Je peux mourir mais non pécher Et ce qu'on n'a jamais touché Je l'ai touché je l'ai palpé

Et j'ai scruté tout ce que nul Ne peut en rien imaginer Et j'ai soupesé maintes fois Même la vie impondérable Je peux mourir en souriant

- 24 -

Bien souvent j'ai plané si haut Si haut qu'adieu toutes les choses Les étrangetés les fantômes Et je ne veux plus admirer Ce garçon qui mime l'effroi

Jeunesse adieu jasmin du temps J'ai respiré ton frais parfum A Rome sur les chars fleuris Chargés de masques de guirlandes Et des grelots du carnaval

Adieu jeunesse blanc Noël Quand la vie n'était qu'une étoile Dont je contemplais le reflet Dans la mer Méditerranée Plus nacrée que les météores

Duvetée comme un nid d'archanges Ou la guirlande des nuages Et plus lustrée que les halos Emanations et splendeurs Unique douceur harmonies

25

Je m'arrête pour regarder Sur la pelouse incandescente Un serpent erre c'est moi-même Qui suis la flûte dont je joue Et le fouet qui châtie les autres

Il vient un temps pour la souffrance Il vient un temps pour la bonté Jeunesse adieu voici le temps l'on connaîtra l'avenir Sans mourir de sa connaissance

C'est le temps de la grâce ardente

La volonté seule agira

Sept ans d'incroyables épreuves

L'homme se divinisera

Plus pur plus vif et plus savant

Il découvrira d'autres mondes L'esprit languit comme les fleurs Dont naissent les fruits savoureux Que nous regarderons mûrir Sur la colline ensoleillée

2.6

Je dis ce qu'est au vrai la vie

Seul je pouvais chanter ainsi

Mes chants tombent comme des graines

Taisez-vous tous vous qui chantez

Ne mêlez pas l'ivraie au blé

Un vaisseau s'en vint dans le port Un grand navire pavoisé Mais nous n'y trouvâmes personne Qu'une femme belle et vermeille Elle y gisait assassinée

Une autre fois je mendiais

L'on ne me donna qu'une flamme

Dont je fus brûlé jusqu'aux lèvres

Et je ne pus dire merci

Torche que rien ne peut éteindre

Ou donc es-tu 6 mon ami Qui rentrais si bien en toi-même Qu'un abîme seul est resté je me suis jeté moi-même Jusqu'aux profondeurs incolores

> - 27 -

Et j'entends revenir mes pas Le long des sentiers que personne N'a parcourus j'entends mes pas A toute heure ils passent là-bas Lents ou pressés ils vont ou viennent

Hiver toi qui te fais la barbe

Il neige et je suis malheureux

J'ai traversé le ciel splendide

la vie est une musique

Le sol est trop blanc pour mes yeux

Habituez-vous comme moi A ces prodiges que j'annonce A la bonté qui va régner A la souffrance que j'endure Et vous connaîtrez l'avenir

C'est de souffrance et de bonté Que sera faite la beauté Plus parfaite que n'était celle Qui venait des proportions Il neige et je brûle et je tremble

28 -

Maintenant je suis à ma table J'écris ce que j'ai ressenti Et ce que j'ai chanté là-haut Un arbre élancé que balance Le vent dont les cheveux s'envolent

Un chapeau haut de forme est sur

Une table chargée de fruits

Les gants sont morts près d'une pomme

Une dame se tord le cou

Auprès d'un monsieur qui s'avale

Le bal tournoie au fond du temps J'ai tué le beau chef d'orchestre Et je pèle pour mes amis L'orange dont la saveur est Un merveilleux feu d'artifice

Tous sont morts le maître d'hôtel Leur verse un Champagne irréel Qui mousse comme un escargot Ou comme un cerveau de poète Tandis que chantait une rose

29

L'esclave tient une épée nue Semblable aux sources et aux fleuves Et chaque fois qu'elle s'abaisse Un univers est éventré Dont il sort des mondes nouveaux

Le chauffeur se tient au volant Et chaque fois que sur la route Il corne en passant le tournant Il paraît à perte de vue Un univers encore vierg^e

Et le tiers nombre c'est la dame Elle monte dans l'ascenseur Elle monte monte toujours Et la lumière se déploie Et ces clartés la transfigurent

Mais ce sont de petits secrets Il en est d'autres plus profonds Qui se dévoileront bientôt Et feront de vous cent morceaux A la pensée toujours unique

3o

Mais pleure pleure et repleurons Et soit que lune soit pleine Ou soit qu'elle n'ait qu'un croissant Ah I pleure pleure et repleurons Nous avons tant ri au soleil

Des bras d'or supportent la vie

Pénétrez le secret doré

Tout n'est qu'une flamme rapide

Que fleurit la rose adorable

Et d'où monte un parfum exquis

3i -

ARBRE

A Frédéric Boulet

Tu chantes avec les autres tandis que les phonographes

g^alopent 0 ù sont les aveugles s'en sont-ils allés La seule feuille que j'aie cueillie s'est changée en plu- sieurs mirages Ne m'abandonnez pas parmi cette foule de femmes au

marché Jspahan s'est fait un ciel de carreaux émaillés de bleu Et je remonte avec vous une route aux environs de Lyon

Je n'ai pas oublié le son de la clochette d'un marchand

de coco d'autrefois J'entends déjà le son aigre de cette voix à venir Du camarade qui se promènera avec toi en Europe Tout en restant en Amérique

32 -

Un enfant

Un veau dépouillé pendu à l'étal

Un enfant

Et cette banlieue de sable autour d'une pauvre ville au

fond de l'est Un douanier se tenait comme un ange A la porte d'un misérable paradis Et ce voyageur épileptique écumait dans la salle d'attente

des premières

Engoulevent Blaireau

Et la Taupe-Ariane

Nous avions loué deux coupés dans le transsibérien

Tour à tour nous dormions le voyageur en bijouterie et

moi Mais celui qui veillait ne cachait point un revolver armé

Tu t'es promené à Leipzig avec une femme mince dégui- sée en homme

Intelligence car voilà ce que c'est qu'une femme intel- ligente

Et il ne faudrait pas oublier les légendes

Dame-Abonde dans un tramway la nuit au fond d'un quartier désert

Je voyais une chasse tandis que je montais

Et l'ascenseur s'arrêtait à chaque étage

33

Entre les pierres

Entre les vêtements multicolores de la vitrine

Entre les charbons ardents du marchand de marrons

Entre deux vaisseaux norvég-iens amarrés à Rouen

Il y a ton image

Elle pousse entre les bouleaux de la Finlande

Ce beau nègre en acier

La plus grande tristesse

C'est quand tu reçus une carte postale de La Corogne

Le vent vient du couchant

Le métal des caroubiers

Tout est plus triste qu'autrefois

Tous les dieux terrestres vieillissent

L'univers se plaint par ta voix

Et des êtres nouveaux surgissent

Trois par trois

- 34 -

LUiNDI RUE CHRISTINE

La mère de la concierge et la concierge laisseront tout

passer Si tu es un homme tu m'accompagneras ce soir Il suffirait qu'un type maintînt la porte cochère Pendant que l'autre monterait

Trois bec de gaz allumés

La patronne est poitrinaire

Quand tu auras fini nous jouerons une partie de jacquet

Un chef d'orchestre qui a mal à la gorge

Quand tu viendras à Tunis je te ferai fumer du kief

Ça a l'air de rimer

Des piles de soucoupes des fleurs un calendrier Pim pam pim

Je dois fiche près de 3oo francs à ma probloque Je préférerais me couper le parfaitement que de les lui donner

35

Je partirai à 20 h. 27 Six glaces s'y dévisagent toujours Je crois que nous allons nous embrouiller encore davan- tage Cher monsieur

Vous êtes un mec à la mie de pain Cette dame a le nez comme un ver solitaire Louise a oublié sa fourrure Moi je n'ai pas de fourrure et je n'ai pas froid Le Danois fume sa cigarette en consultant l'horaire Le chat noir traverse la brasserie

Ces crêpes étaient exquises

La fontaine coule

Robe noire comme ses ongles

C'est complètement impossible

Voici monsieur

La bague en malachite

Le sol est semé de sciure

Alors c'est vrai

La serveuse rousse a été enlevée par un libraire ,

Un journaliste que je connais d'ailleurs très vaguement

Ecoute Jacques c'est très sérieux ce que je vais te dire

36

Compagnie de navigation mixte

Il me dit monsieur voulez-vous voir ce que je peux faire

d'eaux fortes et de tableaux Je n*ai qu'une petite bonne

Après déjeuner café du Luxembourg

Une fois il me présente un gros bonhomme

Qui me dit

Ecoulez c'est charmant

A Smyrne à Naples en Tunisie

Mais nom de Dieu est-ce

La dernière fois que j'ai été en Chine

C'est il y a huit ou neuf ans

L'Honneur tient souvent à l'heure que marque la pendule

La quinte major

-37

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SUR LES PROPHETIES

J'ai connu quelques prophétesses

Madame Salmajour avait appris en Océanie à tirer les cartes

C'est là-bas qu'elle avait eu encore l'occasion de parti- ciper

A une scène savoureuse d'anthropophag^ie

Elle n'en parlait pas à tout le monde

En ce qui concerne l'avenir elle ne se trompait jamais

Une cartomancienne céretane Marguerite je ne sais plus

quoi

Est également habile Mais Madame Deroy est la mieux inspirée

La plus précise Tout ce qu'elle m'a dit du passé était vrai et tout ce

qu'elle M'a annoncé s'est vérifié dans le temps qu'elle indiquait J'ai connu un scioraancien mais je n'ai pas voulu qu'il

interrogeât mon ombre Je connais un sourcier c'est le peintre norvégien Dirikb

-42 -

Miroir brisé sel renversé ou pain qui tombe

Puissent ces dieux sans fig-ure m'épargner toujours

Au demeurant je ne crois pas mais je regarde et j'écoule

et notez Que je lis assez bien dans la main Car je ne crois pas mais je regarde et quand c'est possi- ble j'écoute

Tout le monde est prophète mon cher André Billy Mais il y a si longtemps qu'on fait croire aux gens' Qu'ils n'ont aucun avenir qu'ils sont ignorants à jamais

Eît idiots de naissance Qu'on en a pris son parti et que nul n'a même l'idée De se demander s'il connaît l'avenir ou non 11 n'y a pas d'esprit religieux dans tout cela Ni dans les superstitions ni dans les prophéties Ni dans tout ce que l'on nomme occultisme Il y a avant tout une façon d'observer la nature Et d'interpréter la nature Qui est très légitime

43 -

LE MUSICIEN DE SAINT-MERRY

J'ai enfin le droit de saluer des êtres que je ne connais

pas Ils passent devant moi et s'accumulent au loin Tandis que tout ce que j'en vois m'est inconnu Et leur espoir n'est pas moins fort que le mien

Je ne chante pas ce monde ni les autres astres

Je chante toutes les possibilités de moi-même hors de

ce monde et des astres Je chante la joie d'errer et le plaisir d'en mourir

Le 21 du mois de mai igiS

Passeur des morts et les mordonnantes mériennes Des millions de mouches éventaient une splendeur Quand un homme sans yeux sans nez et sans oreilles Quittant le Sébasto entra dans la rue Aubry-Le-Boucher

- 44 -

Jeune l'homme était brun et ce couleur de fraise sur les

joues Homme Ah I Ariane

Il jouait de la flûte et la musique dirigeait ses pas Il s'arrêta au coin de la rue Saint-Martin Jouant l'air que je chante et que j'ai inventé

Les femmes qui passaient s'arrêtaient près de lui

Il en venait de toutes parts

Lorsque tout à coup les cloches de Saint-Merry se mirent

à sonner Le musicien cessa de jouer et but à la fontaine Qui se trouve au coin de la rue Simon-Le-Franc Puis Saint-Merry se tut L'inconnu reprit son air de flûte Et revenant sur ses pas marcha jusqu'à la rue de la

Verrerie il entra suivi par la troupe des femmes Qui sortaient des maisons

Qui venaient par les rues traversières les yeux fous Les mains tendues vers le mélodieux ravisseur Il s'en allait indifl^érent jouant son air Il s'en allait terriblement

Puis ailleurs

A quelle heure un train partira-t-il pour Paris

-45-

A ce moment

Les pig-eons des Moluques fientaient des noix muscades

En même temps

Mission catholique de Bôma qu'as-tu fait du sculpteur

Ailleurs

Elle traverse un pont qui relie Bonn à Beuel et disparaît à travers Pûtzchen

Au même instant

Une jeune fille amoureuse du maire

Dans un autre quartier

Rivalise donc poète avec les étiquettes des parfumeurs

En somme ô rieurs vous n'avez pas tiré grand chose des

hommes Et à peine avez- vous extrait un peu de graisse de leur

misère Mais nous qui mourons de vivre loin l'un de l'autre T endons nos bras et sur ces rails roule un long train de

marchandises

Tu pleurais assise près de moi au fond du fiacre

-46-

Et maintenant

Tu me ressembles tu me ressembles malheureusement

Nous nous ressemblions comme dans l'architecture du

siècle dernier Ces hautes cheminées pareilles à des tours

Nous allons plus haut maintenant et ne touchons plus le sol

Et tandis que le monde vivait et variait

Le cortège des femmes long comme un jour sans paîn

Suivait dans la rue de la Verrerie l'heureux musicien

Cortèges ô cortèges

C'est quand jadis le roi s'en allait à Vincennes Quand les ambassadeurs arrivaient à Paris Quand le maigre Suger se hâtait vers la Seine Quand l'émeute mourait autour de Saint-Merry

Cortèges ô cortèges

Les femmes débordaient tant leur nombre était grand

Dans toutes les rues avoisinantes

Et se hâtaient raides comme balle

Afin de suivre le musicien

-47-

Ahl Ariane et toi Pâquette et toi Aminé

El toi Mia et toi Simone et toi Mavise

Et toi Colette et toi la belle Geneviève

Elles ont passé tremblantes et vaines

Et leurs pas lég-ers et prestes se mouvaient selon la

cadence De la musique pastorale qui guidait Leurs oreilles avides

L'inconnu s'arrêta un moment devant une maison à vendre.

Maison abandonnée

Aux vitres brisées

C'est un logis du seizième siècle

La cour sert de remise à des voitures de livraisons

C'est qu'entra le musicien

Sa musique qui s'éloignait devint langoureuse

Les femmes le suivirent dans la maison abandonnée

Et toutes y entrèrent confondues en bande

Toutes toutes y entrèrent sans regarder derrière elles

Sans regretter ce qu'elles ont laissé

Ce qu'elles ont abandonné

Sans regretter le jour la vie et la mémoire

Il ne resta bientôt plus personne dans la rue de la Ver- rerie

Sinon moi-même et un prêtre de Saint-Merry

- 48 -

Nous entrâmes dans la vieille maison Mais nous n'y trouvâmes personne

Voici le soir

A Saint-Merry c'est l'Angélus qui sonne

Cortèges ô cortèges

C'est quand jadis le roi revenait de Vincennes

Il vint une troupe de casquettiers

Il vint des marchands de bananes

Il vint des soldats de la garde républicaine

O nuit

Troupeau de regards langoureux des femmes

0 nuit

Toi ma douleur et mon attente vaine

J'entends mourir le son d'une flûte lointaine

-A9-

LA CRAVATE ET LA MONTRE

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UN FANTOME DE NUEES

Comme c'était la reille du quatorze juillet

Vers les quatre heures de l'après-midi ,

Je descendis dans la rue pour aller voir les saltimbanques

Ces gens qui font des tours en plein air Commencent à être rares à Paris

Dans ma jeunesse on en voyait beaucoup plus qu'au- jourd'hui Ils s'en sont allés presque tous en province

Je pris le boulevard Saint-Germain

Et sur une petite place située entre Saint-Germain-des-

Prés et la statue de Danton Je rencontrai les saltimbanques

La foule les entourait muette et résignée à attendre Je me fis une place dans ce cercle afin de tout voir

- 5i

Poi(J.>< formidaltles,

Villes de Belgique soulevées à bras tendu par uu ouvrier

russe de Long-wy Haltères noirs et creux qui ont pour tige un fleuve figé Doigts roulant une cigarette amère et délicieuse comme

la vie

De nombreux tapis sales couvraient le sol Tapis qui ont des plis qu'on ne défera pas Tapis qui sont presque entièrement couleur de la pous- sière Et quelques taches jaunes ou Alertes ont persisté Comme un air de musique qui vous poursuit

Vois -tu le personnage maigre et sauvage

La cendre de ses pères lui sortait en barbe grisonnante

Il portait ainsi toute son hérédité au visage

Il semblait rêver à l'avenir

En tournant machinalement un orgue de Barbarie

Dont la lente voix se lamentait merveilleusement

Les glouglous les couacs et les sourds gémissements

Les saltimbanques ne bougeaient pas

Le plus vieux avait un maillot couleur de ce rose violàtre

qu'ont aux joues certaines jeunes filles fraîches mais

près de la mort

52

Ce rose-là se niche surtout dans les plis qui entourent

souvent leur bouche Ou près des narines C'est un rose plein de traîtrise

Cet homme portait-il ainsi sur le dos La teinte ignoble de ses poumons

Les bras les bras partout montaient la garde:

Le second saltimbanque N'était vêtu que de son ombre Je le regardai longtemps Son visage m'échappe entièrement C'est un homme sans tête

Un autre enfin avait l'air d'un voyou D'un apache bon et crapule à la fois Avec son pantalon bouffant et les accroche-chausette» N'aurait-il pas eu l'apparence d'un maquereau à sa toi- lette

La musique se tut et ce furent des pourparlers avec le public

53 ~

Oui sou à sou jeta sur le tapis la somme de deux francs

cinquante Au lieu des trois francs que le vieux avait fixés comme

prix des tours

Mais quand il fut clair que personne ne donnerait plus

rien On se décida à commencer la séance De dessous l'orgue sortit un tout petit saltimbanque

habillé de rose pulmonaire Avec de la fourrure aux poignets et aux chevilles Il poussait des cris brefs Et saluait en écartant gentiment les avant-bras Mains ouvertes

Une jambe en arrière prête à la génuflexion

Il salua ainsi aux quatre points cardinaux

Et quand il marcha sur une boule

Son corps mince devint une musique si délicate que nui

parmi les spectateurs n'y fut insensible Un petit esprit sans aucune humanité Pensa chacun

Et cette musique des formes Détruisit celle de l'orgue mécanique Que moulait l'homme au visage couvert d'ancêtres

- 54-

Le petit saltimbanque fit la roue

Avec tant d'harmonie

Que l'org-ue cessa déjouer

Et que l'organiste se cacha le visage dans les mains

Aux doigts semblables aux descendants de son destin

Fœtus minuscules qui lui sortaient de la barbe

Nouveaux cris de Peau-Rouge

Musique angélique des arbres

Disparition de l'enfant

Les saltimbanques soulevèrent les gros haltères à bout

de bras Ils jonglèrent avec les poids

Mais chaque spectateur cherchait en soi l'enfant miracu-

culeux Siècle ô siècle des nuages

55

CŒUR œURONNE ET MIROIR

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Au Nord au Sud

Zénith Nadir

Et les grands cris de l'Est

L'Océan se gonfle à l'Ouest

La Tour à la Roue

S'adresse

-57-

VOYAGE

Adieu amour «uage ^^^

PUIS REFAIS LE VOYAGE DE DANTE

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DANS LES VALS ET ^ LES BEAUX BOIS

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A M. Ch.

Rotsoge

Ton visage écarlate ton biplan transformable en hydro- plan

Ta maison ronde il nage un hareng saur

Il me faut la clef des paupières

Heureusement que nous avons vu M. Panado

Et nous sommes tranquilles de ce côté-là

Qu'est-ce que tu vois mon vieux M. D...

90 ou 824 un homme en l'air un veau qui regarde à tra- vers le ventre de sa mère

J'ai cherché longtemps sur les routes Tant d'yeux sont clos au bord des routes Le vent fait pleurer les saussaies Ouvre ouvre ouvre ouvre ouvré Regarde mais regarde donc

60

Le vieux se lave les pieds dans la cuvette

Una volta ho inteso dire Chè vuoi

Je me mis à pleurer en me souvenant de vos enfances

Et toi tu me montres un violeté pouvantable

Ce petit tableau il y a une voiture m'a rappelé le jour Un jour fait de morceaux mauves jaunes bleus verts et

roug-es je m'en allais à la campag^ne avec une charmante

cheminée tenant sa chienne en laisse Il n'y en a plus tu n'as plus ton petit mirhlon La cheminée fume loin de moi des cig^arettes russes La chienne aboie contre les lilas La veilleuse est consumée Sur la robe ont chu des pétales Deux anneaux d'or près des sandales Au soleil se sont allumés Mais tes cheveux sont le trolley A travers l'Europe vêliie de petits feux multicolores

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ÉTENDARDS

LA PETITE AUTO

Le 3i du mois d'Août 1914

Je partis de Deauville un peu avant minuit

Dans la petite auto de Rouveyre

Avec son chauffeur nous étions trois

Nous dîmes adieu à toute une époque Des géants furieux se dressaient sur l'Europe Les aigles quittaient leur aire attendant le soleil Les poissons voraces montaient des abîmes Les peuples accouraient pour se connaître à fond Les morts tremblaient de peur dans leurs sombres de- meures

Les chiens aboyaient vers là-bas étaient les frontières Je m'en allais portant en moi toutes ces armées qui se battaient

- 65

Je les sentais monter en moi et s'étaler les contrées

elles serpentaient Avec les forêts les villages heureux de la Belgique Francorchamps avec l'Eau Roug-e et les pouhons Région par se font toujours les invasions Artères ferroviaires ceux qui s'en allaient mourir Saluaient encore une fois la vie colorée Océans profonds remuaient les monstres Dans les vieilles carcasses naufragées Hauteurs inimaginables l'homme combat Plus haut que l'aigle ne plane L'homme y combat contre l'homme Et descend tout à coup comme une étoile filante

Je sentais en moi des êtres neufs pleins de dextérité Bâtir et aussi agencer un univers nouveau Un marchand d'une opulence inouïe et d'une taille pro- digieuse Disposait un étalage extraordinaire Et des bergers gigantesques menaient De grands troupeaux muets qui broutaient les paroles Et contre lesquels aboyaient tous les chiens sur la route

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El quand après avoir passé l'après-midi

Par Fontainebleau

Nous arrivâmes à Paris

Au moment l'on affichait la mobilisation

Nous comprîmes mon camarade et moi ,

Que la petite auto nous avait conduits dans une époque

Nouvelle Et bien qu'étant déjà tous deux des hommes mûrs Nous venions cependant de naître

68

LA MANDOLINE L'ŒILLET ET LE BAMBOU

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FUMEES

Et tandis que la guerre Ensanglante la terre Je hausse les odeurs Près des couleurs-saveurs

Et je fu

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Des fleurs à ras du soi regardent par bouffées Les boucles des odeurs par tes mains décoiffées Mais je connais aussi les grottes parfumées gravite l'azur unique des fumées plus doux que la nuit et plus pur que le jour. Tu t'étends comme un dieu fatigué par l'amour Tu fascines les flammes Elles rampent à les pieds Ces nonchalantes femmes Tes feuilles de papier

70 -

A NIMES

A Emile Léonard

Je me suis engagé sous le plus beau des cieux Dans Nice la Marine au nom victorieux

Perdu parmi 900 conducteurs anonymes

Je suis un charretier du neuf charroi de Nîmes

L'Amour dit Reste ici Mais là-bas les obus Epousent ardemment et sans cesse les buts

J'attends que le printemps commande que s'en aille Vers le nord glorieux l'intrépide bleusaille

Les 3 servants assis dodelinent leurs fronts

brillent leurs yeux clairs comme mes éperons

Un bel après-midi de garde à l'écurie .l'entends sonner les trompettes d'artillerie

J'admire la gaîté de ce détachement

Qui va rejoindre au front notre beau régiment

Le territorial se mange une salade

A l'anchois en parlant de sa femme malade

71

4 pointeurs fixaient les bulles des niveaux Qui remuaient ainsi que les yeux des chevaux

Le bon chanteur Girault nous chante après 9 heures Un grand air d'opéra toi l'écoutant tu pleures

Je flatte de la main le petit canon gris

Gris comme l'eau de Seine et je songe à Paris

Mais ce pâle blessé m'a dit à la cantine Des obus dans la nuit la splendeur argentine

Je mâche lentement ma portion de bœuf Je me promène seul le soir de 5 à 9

Je selle mon clieval nous battons la campagne Je te salue au loin belle rose ô tour Magne

LA COLOMBE POIGNARDEE ET LE JET D'EAU

o •->* Douces figures poi ^^lères lèvres fleuries MI A MAREYE

YETTE LORIE

ANNIE et toi MARIE o ù êtes-

vous ô

jeunes Biles

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près d'un

jet d'eau qui

pleure et qui prie

cette colombe s'extasie

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CANONiNIER CONDUCTEUR

Me voici libre et fieï parmi mes compagnons Le Réveil a sonné et dans le petit jour je salue La fameuse Nancéenne que je n'ai pas connue

AS- TU CON

Ji"" tain"' a foutu la vxxxxx a toute l artillerie

aperçu qB"eH« avatt

Les 3 servants bras dessus bras dessous se sont endor- mis sur l'avant-train

Et conducteur par mont par vol sur le porteur

Au pas au trot ou au galop je conduis le canon

Le bras de rofficier est mon étoile polaire

Il pleut mon manteau est trempé et je m'essuie parfois la figure

Avec la serviette-torchon qui est dans la sacoche du sous-verge

Voici des fantassins aux pas pesants aux pieds boueux

La pluie les pique de ses aiguilles le sac les suit

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Fantassins

Marchantes mottes de terre

Vous êtes la puissance

Du sol qui vous a faits

Et c'est le sol qui va

Lorsque vous avancez

Un officier passe au galop

Gomme un ange bleu dans la pluie grise

Un blessé chemine en fumant une pipe

Le lièvre détale et voici un ruisseau que j'aime

Et cette jeune femme nous salue charretiers

La Victoire se tient après nos jugulaires

Et calcule pour nos canons les mesures angulaires

Nos salves nos rafales sont ses cris de joie

Ses fleurs sont nos obus aux gerbes merveilleuses

Sa pensée se recueille aux tranchées glorieuses

J'ENTENDS CHAjs^

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76

VEILLE

Mon cher André Rouveyre Troudia la Champignon Tabatière On ne sait quand on partira Ni quand on reviendra

Au Mercure de France

Mars revient tout couleur d'espérance

J'ai envoyé mon papier

Sur papier quadrillé

J'entends les pas des grands chevaux d'artillerie allant au trot sur la grand-route moi je veille

Un grand manteau gris de crayon comme le ciel m'en- veloppe jusqu'à l'oreille

77

Quel Ciel Triste Piste Va le Pâle Sou- rire De la lune qui me regarde écrire

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ombrï:

Vous voilà de nouveau près de moi

Souvenirs de mes compagnons morts à la guerre

L'olive du temps

Souvenirs qui n'en faites plus qu'un

Gomme cent fourrures ne font qu'un manteau

Gomme ces milliers de blessures ne font qu'un article

de journal Apparence impalpable et sombre qui avez pris La forme changeante de mon ombre Un indien à l'affût pendant l'elternité Ombre vous rampez près de moi Mais vous ne m'entendez plus

Vous ne connaîtrez plus les poèmes divins que je chante Tandis que moi je vous entends je vous vois encore Destinées

Ombre multiple que le soleil vous garde Vous qui m'aimez assez pour ne jamais me quitter

- 79

Et qui dansez au soleil sans faire de poussière Ombre encre du soleil Ecriture de ma lumière Caisson de regrets Un dieu qui s'humilie

80

C'EST LOU QU'ON LA NOMMAIT

Il est des loups de toute sorte Je connais le plus inhumain Mon cœur que le diable l'emporte Et qu'il le dépose à sa porte N'est plus qu'un jouet dans sa main

Les loups jadis étaient fidèles Comme sont les petits toutous Et les soldats amants des belles Galamment en souvenir d'elles Ainsi que les loups étaient doux

Mais aujourd'hui les temps sont pires Les loups sont tigres devenus Et les Soldats et les Empires Les Césars devenus Vampires Sont aussi cruels que Vénus

- 8i

J'en ai pris mon parti Rouveyre Et monté sur mon grand cheval Je vais bientôt partir en guerre Sans pitié chaste et l'œil sévère Comme ces g-uerriers qu'Epinal

Vendait Imag-es populaires Que Georgin gravait dans le bois sont-ils ces beaux militaires Soldats passés sont les guerres sont les guerres d'autrefois

CASE D'AHMONS

La l""» édition à 25 exemplaires de Case d' Armons a été poly- graphiée sur papier quadrillé, à l'encre violette, au moyen de gélatine, à la batterie de tir (45* batterie, 38^ Régiment d'artille- rie de campagne) devant l'ennemi, et le tirage a été achevé le 17 juin 1915.

LOIN DU PIGEONNIER

Et VOUS savez pourquoi

Pour. coi*^ , ^j ^'^Vj ,. .

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REGOxNNAISSANCE

A Mademoiselle P.

Un seul bouleau crépusculaire Pâlit au seuil de l'horizon fuit la mesure angulaire Du cœur à l'âme et la raison

Le galop bleu des souvenances ~|~raverse les lilas des yeux

Et les canons des indolences ~|~irent mes songes vers

les^ cicux

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/^u maréchal des logis René Berthief

Qu'est-ce qu'on y met Dans la case d'armons

i^ A. nol^u de mon cœur Espèce de pouu tic

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VISÉE

A Madame René Berthier

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SAILLANT

A André Leuel

Rapidité attentive à peine un peu d'incertitude Mais un dragon à pied sans armes Parmi le vent quand survient la

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Le balai de verdure

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T'en souviens-tu

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Du beau royaume dévasté

Mais la couleuvre me regarde dressée comme une épée

Vive comme un cheval pif Un trou d'obus propre comme une salle de bain Berger suivi de son troupeau mordoré Mais est un cœur et le svastica

91

Ay Ancien nom du renom Le crapaud chantait les saphirs nocturnes

Lou VIVE

LouVerzy ^J^^^^^

Et le long du canal des filles s'en allaient

GUERRE

Rameau central de combat

Contact par l'écoute Ou tire dans la direction « des bruitf entendus »

Les jeunes de la classe igiB Et ces fils de fer élecirisés

Ne pleurez donc pas sur les horreurs de la guerre Avant elle nous n'avions que la surface De la terre et des mers Après elle nous aurons les abîmes Le sous-sol et l'espace aviatique Maîtres du timon Après après

Nous prendrons toutes les joies Des vainqueurs qui se délassent Femmes Jeux Usines Commerce Industrie Ag-riculture Métal Feu Cristal Vitesse Voix Regard Tact à part Et ensemble dans le tact venu de loin De plus loin encore De l'Au-delà de cette terre

-93-

xMUTATION

Une femme qui pleurait

Eh! Oh! Ha! Des soldats qui passaient

Eh! Oh! Ha! Un éclusier qui péchait

Eh! Oh! Ha! Les tranchées qui blanchissaient

Eh 1 Oh 1 Ha ! Des obus qui pétaient

Eh! Oh! Haï Des allumettes qui ne prenaient pas Et tout

A tant changé

En moi Tout

Sauf mon Amour

Ehl Ohl Ha!

-94-

ORACLES

Je porte votre bague Elle est très finement ciselée Le sifflet me fait plus plaisir

Qu'un palais ég^yptien Le sifflet des tranchées

Tu sais Tout au plus si je n'arrête pas Les métros et les taxis avec

0 Guerre

Multiplication de l'amour

Petit Avec un m

Sifflet

la mesure ^ a trous du doigt

-95-

i4 JUIN 1915

On ne peut rien dire Rien de ce qui se passe Mais on change de Secteur Ah ! voyageur égaré Pas de lettres Mais l'espoir Mais un journal Le glaive antique de la Marseillaise de Rude S'est changé en constellation Il combat pour nous au ciel Mais cela signifie surtout Qu'il faut être de ce temps Pas de glaive antique Pas de Glaive Mais l'Espoir

-96-

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DE LA BATTERIE DE TIR

Au maréchal des logis F. Bodard

Nous sommes ton collier France

Venus des Allantides ou bien des Nég^rities

Des Elderados ou bien des Cimméries

Rivière d'hommes forts et d'obus dont l'orîenl chatoie

Diamants qui éclosent la nuit

O Roses ô France Nous nous pâmons de volupté A ton cou penché vers l'Est Nous sommes l'Arc-en- terre Signe plus pur que l'Arc-en-Ciel Signe de nos origines profondes

Etincelles O nous les très belles couleurs

97

ECHELON

Grenouilles et rainettes

Crapauds et crapoussins Ascèse sous les peupliers et les frênes La reine des prés va fleurir

Une petite hutte dans la forêt Là-bas plus blanche est la blessure

Le Ciel

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■> Flacon au col d'or ^ "S

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^ >■ On a pendu la mort § §

"^ Et ses beaux seins dorés <j "^

g On a pendu la mort -g 2

Q Se montrent tour à tour

-98-

0 rose toujours vive

0 France Embaume les espoirs d'une armée qui halète

Le Loriot chante

N'est-ce pas jrig^olo

Enfin une plume d'épervier

99

VERS LE SUD

Zénith

Tous ces regrets

Ces jardins sans limite le crapaud module un tendre cri d'azur La biche du silence éperdu passe vite Un rossignol meurtri par l'amour chante sur Le rosier de ton corps dont j'ai cueilli les roses Nos cœurs pendent ensemble au même grenadier Et les fleurs de grenade en nos regards écloses En tombant tour à tour ont jonché le sentier

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LES SOUPIRS DU SERVANT DE DAKAR

C'est dans la cagnat en rondins voilés d'osier Auprès des canons gris tournés vers le nord

Que je songe au villag-e africain l'on dansait l'on chantait l'on faisait l'amour Et de longs discours Nobles et joyeux

Je revois mon père qui se battit Contre les Achantis Au service des Anglais

Je revois ma sœur au rire en folie Aux seins durs comme des obus Et je revois Ma mère la sorcière qui seule du village Méprisait le sel Piler le millet dans un mortier Je me souviens du si délicat si inquiétant Fétiche dans l'arbre Et du double fétiche de la fécondité

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Plus tard une tête coupée Au bord d'un marécage 0 pâleur de mon ennemi C'était une tête d'argent

Et dans le marais C'était la lune qui luisait C'était donc une tête d'argent Là-haut c'était la lune qui dansait C'était donc une tête d'argent Et moi dans l'antre j'étais invisible C'était donc une tète de nègre dans la nuit profonde Similitudes Pâleurs Et ma sœur

Suivit plus tard un tirailleur Mort à Arras

Si je voulais savoir mon âge

Il faudrait le demander à l'évêque

Si doux si doux avec ma mère

De beurre de beurre avec ma sœur

C'était dans une petite cabane Moins sauvage que notre cagnat de canonniers-scrvants J'ai connu l'affût au bord des marécages la girafe boit les jambes écartées

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J'ai connu l'horreur de l'ennemi qui dévaste Le Village Viole les femmes Emmène les filles Et les garçons dont la croupe dure sursaute J'ai porté l'administrateur des semaines De village en village En chantonnant Et je fus domestique à Paris Je ne sais pas mon âge Mais au recrutement On m'a donné vingt ans Je suis soldat français on m'a blanchi du coup Secteur 5g je ne peux pas dire Pourquoi donc être blanc est-ce mieux qu'être noir Pourquoi ne pas danser et discourir

Manger et puis dormir Et nous tirons sur les ravitaillements boches Ou sur les fils de fer devant les bobosses Sous la tempête métallique

Je me souviens d'un lac affreux Et de couples enchaînés par un atroce amour Une nuit folle Une nuit de sorcellerie Comme cette nuit-ci tant d'affreux regards Eclatent dans le ciel splendide

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TOUJOURS

A Madame Faare-Favier

Toujours Nous irons plus loin sans avancer jamais

Et de planète en planète

De nébuleuse en nébuleuse

Le don Juan des mille et trois comètes

Même sans bouger de la terre

Cherche les forces neuves

Et prend au sérieux les fantômes

Et tant d'univers s'oublient Quels sont les grands oublieurs Qui donc saura nous faire oublier telle ou telle partie du monde

est le Christophe Colomb à qui l'on devra l'oubli d'un continent

Perdre Mais perdre vraiment Pour laisser place à la trouvaille

Perdre La vie pour trouver la Victoire

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FÊTE

A André Rouveyre

Feu d'artifice en acier Qu'il est charmant cet éclairage Artifice d'artificier Mêler quelque grâce au courage

Deux fusants

Rose éclatement

Comme deux seins que l'on dégrafe

Tendent leurs bouts insolemment

IL SUT AIMER

quelle épitaphe

Un poète dans la forêt Regarde avec indifférence

Son revolver au cran d'arrêt Des roses mourir d'espérance

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II songe aux roses de Saadi Et soudain sa tête se penche Car une rose lui redit La molle courbe d'une hanche

L'air est plein, d'un terrible alcool Filtré des étoiles mi-closes Les obus caressent le mol Parfum nocturne tu reposes Mortification des roses

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MADELEINE

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tant afencfaé

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LES SAISONS

C'était un temps béni nous étions sur les plages Va-t'en de bon malin pieds nus et sans chapeau Et vite comme va la langue d'un crapaud L'amour blessait au cœur les fous comme les sages

As-tu connu Guy au galop Du temps qu'il était militaire

As-tu connu Guy au galop Du temps qu'il était artiflot A la guerre

C'était un temps béni Le temps du vaguemestre On est bien plus serré que dans les autobus Et des astres passaient que singeaient les obus Quand dans la nuit survint la batterie équestre

As -tu connu Guy au galop Du temps qu'il était militaire

As-tu connu Guj- au galop Du temps qu'il était artiflot A la guerre

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C'était un temps béni Jours vagues et nuits vagues Les marmites donnaient aux rondins des cagnats Quelque aluminium lu t'ingénias A limer jusqu'au soir d'invraisemblables bagues

As-tu connu Guy au galop Du temps qu'il était militaire

As-tu connu Guy au galop Du temps qu'il était artiflot A la guerre

C'était un temps béni La guerre continue Les Servants ont I^mé la bague au long des mois Le Conducteur écoute abrité dans les bois La chanson que répète une étoile inconnue

As-tu connu Guy au galop Du temps qu'il était militaire

As-tu connu Guy au galop Du temps qu'il était artiflot A la guerre

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LA NUIT D'AVRIL 191 5

A L. de C.-C.

Le ciel est étoile par les obus des Boches La forêt merveilleuse je vis donne un bal La mitrailleuse joue un air à triples-croches Mais avez-vous le mot

Eh ! oui le mot fatal Aux créneaux Aux créneaux, Laissez les pioches

Comme un astre éperdu qui cherche ses saisons

Cœur obus éclaté tu sifflais ta romance

Et tes mille soleils ont vidé les caissons

Que les dieux de mes jeux remplissent en silence

Nous vous aimons ô vie et nous vous agaçons

Les obus miaulaient un amour à mourir

Un amour qui se meurt est plus doux que les autres

Ton souffle nage au fleuve le sang- va tarir

1 12

Les obus miaulaient

Entends chanter les nôtres Pourpre amour salué par ceux qui vont périr

Le printemps tout mouillé la veilleuse l'attaque

Il pleut mon âme il pleut mais il pleut des yeux morts

Ulysse que de jours pour rentrer dans Ithaque

Couche-toi sur la paille et songe un beau remords Qui pur effet de l'art soit aphrodisiaque

Mais

org-ues

aux fétus de la paille tu dors L'hymne de l'avenir est paradisiaque

ii3

LUEURS DES TIRS

LA GRACE EXILEE

Va-t'en va-t'en mon arc-en-ciel Allez-vous-en couleurs charmantes Cet exil t'est essentiel Infante aux échappes changeantes

Et l'arc-en-ciel est exilé Puisqu'on exile qui l'irise Mais un drapeau s'est envolé Prendre ta place au vent de bise

117-

LA BOUCLE RETROUVÉE

Il retrouve dans sa mémoire La boucle de cheveux châtains T'en souvient-ii à n'y point croire De nos deux étrang-es destins

Du boulevard de la Chapelle Du joli Montmartre et d'Auteuil Je me souviens murmure-t-elle Du jour j'ai franchi ton seuil

Il y tomba comme un automne La boucle de mon souvenir Et notre destin qui t'étonne Se joint au jour qui va finir

ii8-

REFUS DE LA GOLOMIBE

Mensong-e de l'Annonciade La Noël fut la Passion Et qu'elle était charmante et sade Cette renonciation

Si la colombe poig^nardée Saig-ne encore de ses refus J*en plume les ailes l'idée El le poème que tu fus

119

LES FEUX DU BIVOUAC

Les feux mouvants du bivouac Eclairent des formes de rêve Et le songe dans l'entrelac Des branches lentement s'élève

Voici les dédains du reg-ret Tout écorché comme une fraise Le souvenir et le secret Dont il ne reste que la braise

LES GRENADINES REPENTANTES

En est-il donc deux dans Grenade Qui pleurent sur ton seul péché Ici l'on jette la grenade Qui se change en un œuf coché

Puisqu'il en naît des coqs Infante Entends-les chanter leurs dédains Et que la grenade est touchante Dans nos effroyables jardins

lai

TOURBILLON DE MOUCHES

Un cavalier va dnns la plaine La jeune fille pense à lui Et cette flotte à Mitvlène Le fil de fer est qui luit

Comme ils cueillaient la rose ardente Leurs yeux tout à coup ont fleuri Mais quel soleil la bouche errante A qui la bouche avait souri

1281-

L'ADIEU DU CAVALIER

Ah Dieu ! que la guerre est jolie Avec ses chants ses long's loisirs Cette bague je l'ai polie Le vent se mêle à vos soupirs

Adieu I voici le boute-selle Il disparut dans un tournant Et mourut là-bas tandis qu'elle Riait au destin surprenant

laS

LE PALAIS DU TONNERRE

Par l'issue ouverte sur le boyau dans la craie En reg-ardant le paroi adverse qui semble en nougat On voit à g-auche et à droite fuir l'humide couloir désert meurt étendue une pelle à la face effrayante à deux

yeux réglementaires qui servent à Tatlacher sous les

caissons Un rat y recule en hâte tandis que j'avance en hâte Et le boyau s'en va couronné de craie semée de branches Gomme un fantôme creux qui met du vide il passe

blanchâtre Et là-haut le toit est bleu et couvre bien le regard fermé

par quelques lignes droites Mais en deçà de l'issue c'est le palais bien nouveau et qui

paraît ancien Le plafond est fait de traverses de chemin de fer Entre lesquelles il y a des morceaux de craie et des touf- fes d'aiguilles de sapin Et de temps en temps des débris de craie tombent

comme des morceaux de vieillesse

124

A côté de l'issue que ferme un tissu lâche d'une espèce

qui sert g^énéralement aux emballages Il y a un trou qui tient lieu d'âtre et ce qui y brûle est un

feu semblable à l'âme Tant il tourbillonne et tant il est inséparable de ce qu'il

dévore et fugitif Les fils de fer se tendent partout servant de sommier

supportant des planches Ils forment aussi des crochets et l'on y suspend mille

choses Comme on fait à la mémoire Des musettes bleues des casques bleus des cravates

bleues des vareuses bleues Morceaux du ciel tissus des souvenirs les plus purs Et il flotte parfois en l'air de vagues nuages de craie

Sur la planche brillent des fusées détonateurs joyaux

dorés à tête émaillée Noirs blancs rouges Funambules qui attendent leur tour de passer sur les

trajectoires Et font un ornement mince et élégant à cette demeure

souterraine Ornée de six lits placés en fer à cheval Six lits couverts de riches manteaux bleus

125

Sur !e palais il y a un haut tuniulus de craie

El des plaques de tôle ondulée

Fleuve fig"ë de ce domaine idéal

Mais privé d'eau car ici il ne roule que le feu jailli de la

mélinite Le parc aux fleurs de fulminate jaillit des trous penchés Tas de cloches aux doux sons des douilles rutilantes Sapins élégants et petits comme en un paysage japonais L€( palais s'éclaire parfois d'une bougie à la flamme aussi

petite qu'une souris O palais minuscule comme si on te regardait par le gros

bout d'une lunette Petit palais tout s'assourdit Petit palais tout est neuf rien rien d'ancien Et tout est précieux tout le monde est vêtu comme

un roi

Une selle est dans un coin à cheval sur une caisse

Un journal du jour traîne par terre

Et cependant tout paraît vieux dans cette neuve demeure

Si bien qu'on comprend que l'amour de l'antique

Le goût de l'anticaille

Soit venu aux hommes dès le temps des cavernes

Tout y était si précieux et si neuf

Tout y est si précieux et si neuf

Qu'une chose plus ancienne ou qui a déjà servi y

apparaît

Plus précieuse

laG

Que ce qu'on a sous la main

Dans ce palais souterrain creusé dans la craie si blanche et si neuve

Et deux marches neuves

Elles n'ont pas deux semaines

Sont si vieilles et si usées dans ce palais qui semble anti- que sans imiter l'antique

Qu'on voit que ce qu'il y a de plus simple de plus neuf est ce qui est

Le plus près de ce que l'on appelle la beauté antique

Et ce qui est surchargé d'ornements

A besoin de vieillir pour avoir la beauté qu'on appelle antique

Et qui est la noblesse la force l'ardeur l'âme l'usure

De-ce qui est neuf et qui sert

Surtout si cela est simple simple

Aussi simple que le petit palais du tonnerre

127

k

PHOTOGRAPHIE

Ton sourire m'attire comme Pourrait m'attirer une fleur Photographie tu es le champignon brun De la forêt Qu'est sa beauté Les blancs y sont Un clair de lune Dans un jardin pacifique Plein d'eaux vives et de jardiniers endiablés Photographie tu es la fumée de l'ardeur Qu'est sa beauté Et il y a en toi Photographie Des tons alanguis On y entend Une mélopée Photographie lu es l'ombre Du Soleil Qu'est sa beauté

128

L'INSCRIPTIOxN ANGLAISE

C'est quelque chose de si ténu de si lointain Que d'y penser on arrive à le trop matérialiser Forme limitée par la mer bleue Par la rumeur d'un train en marche Par l'odeur des eucalyptus des mimosas Et des pins maritimes

Mais le contact et la saveur

Et cette petite voyageuse alerte inclina brusquement la tête sur le quai de la gare à Marseille

Et s'en alla

Sans savoir Que son souvenir planerait

Sur un petit bois de la Champagne un soldat s'efforce Devant le feu d'un bivouac d'évoquer cette apparition A travers la fumée d'écorce de bouleau Qui sent l'encens minéen Tandis que les volutes bleuâtres qui montent D'un cigare écrivent le plus tendre des noms

129

Mais les nœuds de couleuvres en se dénouant

Écrivent aussi le nom émouvant

Dont chaque lettre se ^ove en belle anglaise

Et le soldat n'ose point achever

Le jeu de mots bilingue que ne manque point de susciter

Cette calligraphie sylvestre et vernale

i3o

DANS L'ABRI-CA VERNE

Je me jette vers toi et il me semble aussi que tu te jettes

vers moi Une force part de nous qui est un feu solide qui l'O'is

soude Et puis il y a aussi une contradiction qui fait que nous

ne pouvons nous apercevoir En face de moi la paroi de craie s'effrite Il y a des cassures De longues traces d'outils traces lisses et qui semblent

être faites dans de la stéarine Des coins de cassures sont arrachés par le passage des

types de ma pièce Moi j'ai ce soir une âme qui s'est creusée qui est vide On dirait qu'on y tombe sans cesse et sans trouver de

fond Et qu'il n'y a rien pour se raccrocher Ce qui y tombe et qui vit c'est une sorte d'êtres laids

qui me font mal et qui y viennent de je ne sais

■L ,3, -

Oui je crois qu'ils viennent de la vie d'une sorte de vie qui est dans l'avenir dans l'avenir brut qu'on n'a pu

encore cultiver ou élever ou humaniser Dans ce grand vide de mon âme il manque un soleil il

manque ce qui éclaire C'est aujourd'hui c'est ce soir et non toujours H eureusement que ce n'est que ce soir Les autres jours je me rattache à toi Les autres jours je me console de la solitude et de toutes

les horreurs En imaginant ta beauté Pour l'élever au-dessus de l'univers extasié Puis je pense que je l'imagine en vain Je ne la connais par aucun sens Ni même par les mots

Et mon goût de la beauté est-il donc aussi vain Existe-tu mon amour

n'es-tu qu'une entité que j'ai créée sans le vouloir Pour peupler la solitude Es-tu une de ces déesses comme celles que les Grecs

avaient douées pour moins s'ennuyer Je t'adore ô ma déesse exquise même si tu n'es que

dans mon imajorination

l32

FUSEE

La boucle des cheveux noirs de ta nuque est mon trésor Ma pensée te rejoint et la tienne la croise Tes seins sont les seuls obus que j'aime Ton souvenir est la lanterne de repérage qui nous sert à pointer la nuit

En voyant la large croupe de mon cheval j'ai pensé à tes hanches

Voici les fantassins qui s'en vont à l'arrière en lisant un journal

Le chien du brancardier revient avec une pipe dans sa gueule

Un chat-huant ailes fauves yeux ternes gueule de petit chat et pattes de chat

Une souris verte file parmi la mousse i33

Le riz a brûlé dans la marmite de campement <,~ Ça signifie qu'il faut prendre garde à bien des choses

Le mégaphone crie Allongez le tir

Allongez le tir amour de vos batteries

Balance des batteries lourdes cymbales Qu'agitent les chérubins fous d'amour En l'honneur du Dieu des Armées

Un arbre dépouillé sur une butte

Le bruit des tracteurs qui grimpent dans la vallée

O vieux monde du xrx« siècle plein de hautes cheminées si belles et si pures

Virilités du siècle nous sommes O canons

Douilles éclatantes des obus de 76 Carillonnez pieusement

i34

DESIR

Mon désir est la rég^ion qui est devant moi Derrière les lig^nes boches Mon désir est aussi derrière moi Après la zone de?? armées

Mon désir c'est la butte du Mesnil

Mon désir est sur quoi je tire

De mon désir qui est au delà de la zone des armées

Je n'en parle pas aujourd'hui mais j'y pense

Butte du Mesnil je t'imagine en vain

Des fils de fer des mitrailleuses des ennemis trop iûrs

d'eux Trop enfoncés sous terre déjà enterrés

Ca ta clac des coups qui meurent en s'éloignant

En y veillant tard dans la nuit Le Décauvillc qui toussote La tôle ondulée sous la pluie Et sous la pluie ma bourguignote

i35

Entends la terre véhémente

Vois les lueurs avant d'entendre les coups

Et tel obus siffler de la démence

Ou le tac tac tac monotone et bref plein de dégoût

Je désire

Te serrer

Si décharnée sur la carte

Te serrer dans ma main Main de Massig es

Le boyau Gœthe j'ai tiré

J'ai tiré même sur le boyau Nietzsche

Décidément je ne respecte aucune gloire

Nuit violente et violette et sombre et pleine d'or par

moments Nuit des hommes seulement Nuit du a4 septembre Demain l'assaut Nuit violente ô nuit dont l'épouvantable cri profond

devenait plus intense de minute en minute Nuit qui criait comme une femme qui accouche Nuit des hommes seulement

i36

CHANT DE L'HORIZON EN CHAMPAGNE

A M. Joseph Granié

Voici le tétin rose de l'euphorbe verruqué*

Voici le nez des soldats invisibles

Moi l'horizon invisible je chante

Que les civils et les femmes écoutent ces chansons

Et voici d'abord la cantilène du brancardier blessé

Le sol est blanc la nuit l'azuré Saigne la crucifixion Tandis que saigne la blessure Du soldat de Promission

Un chien jappait l'obus miaule La lueur muette a jailli A savoir si la guerre est drôle Les masques n'ont pas tressailli

- i37-

Mais quel fou rire sous le masque Blancheur éternelle d'ici la colombe porte un casque Et l'acier s'envole aussi

Je suis seul sur le champ de bataille

Je suis la tranchée blanche le bois vert et roux

L'obus miaule

Je te tuerai

Auimez-vous fantassins à passepoil jaune

Grands artilleurs roux comme des taupes

Bleu-de-roi comme les golfes méditerranéens

Veloutés de toutes les nuances du velours

Ou mauves encore ou bleu-horizon comme les autres

Ou déteints '

Venez le pot en tête

Debout fusée éclairante

Danse grenadier en agitant tes pommes de pin

Alidades des triangles de visée pointez-vous sur les lueurs

Creusez des trous enfants de 20 ans creusez des trous

Sculptez les profondeurs Envolez-vous essaims des avions blonds ainsi que les

avettes Moi l'horizon je fais la roue comme un grand Paon Ecoutez renaître les oracles qui avaient cessé Le grand Pan est ressuscité

i38

Champagne viril qui émouslille la Champagne

Hommes faits jeunes g'ens

Caméléon des autos-canons

Et vous classe i6

Craquements des arrivées ou bien floraison blanche dans

les cieux J'étais content pourtant ça brûlait la paupière Les officiers captifs voulaient cacher leurs noms Œil du Breton blessé couché sur la civière Et qui criait aux morts aux sapins aux canons Priez pour moi Bon Dieu Je suis le pauvre Pierre

Boyaux et rumeur du canon Sur cette mer aux blanches vagues Fou stoïque comme Zenon Pilote du cœur tu zigzagues

Petites forêts de sapins La nichée attend la becquée Pointe-t-il des nez de lapins Comme l'euphorbe verruquée

Ainsi que l'euphorbe d'ici Le soleil à peine boutonne Je l'adore comme un Parsi Ce tout petit soleil d'automne

i39

Un fantassin presque un enfant Bleu comme le jour qui s'écoule Beau comme mon cœur triomphant Disait en mettant sa cagoule

Tandis que nous n'y sommes pas Que de filles deviennent belles Voici V hiver et pas à pas Leur beauté s'éloignera d'elles

0 Lueurs soudaines des tirs Cette beauté que j'imagine Faute d'avoir des souvenirs Tire de vous son origine

Car elle n'est rien que l'ardeur

De la bataille violente

Et de la terrible lueur

Il s'est fait une muse ardente

Il regarde longtemps l'horizon Couteaux tonneaux d'eau Des lanternes allumées se sont croisées Moi l'horizon je combattrai pour la victoire

i4o

Je suis l'invisible qui ne peut disparaître Je suis comme l'onde

Allons ouvrez les écluses que je me précipite et renverse tout

- i4i -

•1

OCEAN DE TERRE

A G. de Chirico

J'ai bâti une maison au milieu de l'Océan Ses fenêtres sont les fleuves qui s'écoulent de mes yeux Des poulpes grouillent partout se tiennent les mu- railles Entendez battre leur triple cœur et leur bec cogner aux vitres

Maison humide Maison ardente Saison rapide Saison qui chante Les avions pondent des œufs Attention on va jeter l'ancre Attention à l'encre que l'on jette Il serait bon que vous vinssiez du ciel Le chèvrefeuille du ciel grimpe Les poulpes terrestres palpitent

142

El puis nous sommes tant et tant à être nos propres

fossoyeurs Pâles poulpes des vag-ues crayeuses ô poulpes aux becs

pâles Autour de la maison il y a cet océan que tu connais El qui ne se repose jamais

i43

OBUS COULEUR DE LUNE

MERVEILLE DE LA GUERRE

Que c'est beau ces fusées qui illuminent la nuit

Elles montent sur leur propre cime et se penchent pour

regarder Ce sont des dames qui dansent avec leurs regard pour

yeux bras et cœurs

Jai reconnu ton sourire et ta vivacité

C'est aussi l'apothéose quotidienne de toutes mes Béré- nices dont les chevelures sont devenues des comètes

Ces danseuses surdorées appartiennent à tous les temps et à toutes les races

Elles accouchent brusquement d'enfants qui n'ont que le temps de mourir

Comme c'est beau toutes ces fusées Mais ce serait bien plus beau s'il y en avait plus encore S'il y en avait des millions qui auraient un sens complet et relatif comme les lettres d'un livre

i47

Pourtant c'est aussi beau que si la vie même sortait des mourants

Mais ce serait plus beau encore s'il y en avait plus en- core Cependant je les regarde comme une beauté qui s'offre

et s'évanouit aussitôt Il me semble assister à un grand festin éclairé à giorno C'est un banquet que s'offre la terre ille a faim et ouvre de longues bouches pâles La terre a faim et voici son festin de Balthasar canni- bale

Qui aurait dit qu'on pût être à ce point anthropophage Et qu'il fallût tant de feu pour rôtir le corps humain C'est pourquoi l'air a un petit goût empyreumatique qui

n'est ma foi pas désagréable Mais le festin serait plus beau encore si le ciel y man- geait avec la terre il n'avale que les âmes Ce qui est une façon de ne pas se nourrir Et se contente de jongler avec des feux versicolores

Mais j'ai coulé dans la douceur de cette guerre avec toute ma compagnie au long des longs boyaux

- i48

Quelques cris de flamme annoncent sans cesse ma pré- sence

J'ai creusé le lit ou je coule en nie ramifiant en mille petits fleuves qui vont partout

Je suis dans la tranchée de première ligne et cependant je suis partout ou plutôt je commence à être partout

C'est moi qui commence cette chose de« siècles à venir

Ce sera plus long- à réaliser que non la fable d'Icare volant

Je lègue à l'avenir l'histoire de Guillaume Apollinaire

Qui fut à la guerre et sut être partout

Dans les villes heureuses de l'arrière

Dans tout le reste de l'univers

Dans ceux qui meurent en piétinant dans le barbelé

Dans les femmes dans les canons dans les chevaux

Au zénith au nadir aux 4 point cardinaux

Et dans l'unique ardeur de cette veillée d'armes

Et ce serait sans doute bien plus beau

Si je pouvais supposer que toutes ces choses dans les- quelles je suis partout

Pouvaient m'occuper aussi

Mais dans ce sens il n'y a rien de fait

Car si je suis partout à celte heure il n'y a cependant que moi qui suis en moi

i49

EXERCICE

Vers un village de l'arrière S'en allaient quatre bombardiers Us étaient couverts de poussière Depuis la tête jusqu'aux pieds

Ils rea:ardaient la vaste plaine En parlant entre eux du passé Et ne se retournaient qu'à peine Quand un obus avait toussé

Tous quatre de la classe seize Parlaient d'antan non d'avenir Ainsi se prolongeait l'ascèse Qui les exerçait à mourir

i5o

A L'ITALIE

A Anlengo Soffîci

[/amour a remué ma vie comme ou remue la terre dans

la zone des armëes J'alteii^nais l'ây^e mûr quand la guerre arriva Et dans ce jour d'aoïU igiB le plu.s chaud de l'année Bien abrité dans l'hypogée que j'ai creusé moi-môme C'est à toi que je songe Italie mère de mes pensées

Et déjà quand vou Kluck ruarcliail sur Paris avant la

Marne J'évoquais le sac de Rome par les Allemands Le sac de Rome qu'ont décrit

Un Bonaparte le vicaire espagnol Delicado et l'Arétin Je médisais

Est-il possible que la nation Qui est la m ère de la civilisation Regarde sans la défendre les efforts qu'on fait pour la

détruire

jji

Puis les temps sont venus les tombes se sont ouvertes

Les fantômes des Esclaves toujours frémissants

Se sont dressés en criant SUS AUX TUDESQUES

Nous l'armée invisible aux cris éblouissants

Plus doux que n'est le miel et plus simples qu'un peu de

terre Nous te tournons bénignement le dos Italie Mais ne t'en fais pas nous t'aimons bien Italie mère qui es aussi notre fille

Nous sommes tranquillement et sans tristesse

Et si malgré les masques les sacs de sable les rondins

nous tombions Nous savons qu'un autre prendrait notre place Et que les Armées ne périront jamais

Les mois ne sont pas longs ni les jour» ni les nuits C'est la guerre qui est longue

Italie

Toi notre mère et notre fille quelque chose comme une

sœur J'ai comme toi pour me réconforter Le quart de pinard

Qui met tant de différence entre nous et les Boches J'ai aussi comme toi l'envol des compagnies de perdreaux

des 75

162

Comme loi je n'ai pas cet orgueil sans joie des Boches

et je sais rigoler Je ne suis pas sentimental à l'excès comme le sont ces

gens sans mesure que leurs actions dépassent sans

qu'ils sachent s'amuser Notre civilisation a plus de finesse que les choses qu'ils

emploient Elle est au delà de la vie confortable Et de ce qui est l'extérieur dans l'art et l'industrie Les fleurs sont nos enfants et non les leurs Même la fleur de lys qui meurt au Vatican

La plaine est infinie et les tranchées sont blanches

Les avions bourdonnent ainsi que des abeilles

Sur les roses momentanés des éclatements

Et les nuits sont parées de guirlandes d'éblouissements

De bulles de globules aux couleurs insoupçonnées

Nous jouissons de tout même de nos souffrances

Notre humeur est charmante l'ardeur vient quand il faut

Nous sommes narquois car nous savons faire la part des choses

Et il n'y a pas plus de folie chez celui qui jette les gre- nades que chez celui qui plume les patates

Tu aimes un peu plus que nous les gestes et les mots sonores

i53 -

Tu as à ta disposition les sortilèges étrusques le sens de la majesté héroïque et le courageux honneur in- dividuel

Nous avons le sourire nous devinons ce qu'on ne nous dit pas nous sommes démerdards et même ceux qui

se dégonflent sauraient à l'occasion faire preuve de l'esprit de sacrifice qu'on appelle la bravoure Et nous fumons du gros avec volupeté

C'est la nuit je suis dans mon blockhaus éclairé par l'é- lectricité en bâton

Je pense à toi pays des 2 volcans

Je salue le souvenir des sirènes et des scylles mortes au moment de Messine

Je salue le CoUeoni équestre de Venise

Je salue la chemise rouge

Je t'envoie mes amitiés Italie et m'apprête à applaudir aux hauts faits de ta bleusaille

Non parce que j'imagine qu'il y aura jamais plus de bonheur ou de malheur en ce monde

Mais parce que comme toi j'aime à penser seul et que les Boches m'en empêcheraient

Mais parce que le goût naturel de la perfection que nous avons l'un et l'autre si on les laissait faire serait vite remplacé par je ne sais quelles commodités dont je n'ai que faire

i54

Et surtout parce que comme toi je sais je veux choisir el

qu'eux voudraient nous forcer à ne ptus choisir Une même destinée nous lie en cette occase

Ce n'est pas pour l'ensemble que je le dis Mais pour chacun de toi Italie

Ne te borne point à prendre les terres irrédentes Mets ton destin dans la balance est lo nôtre

Les réflecteurs dardent leurs lueurs comme des yeuxd'es-

carg-ots Et les obus en tombant sont des chiens qui jettent de la

terre avec leurs pattes après avoir fait leurs besoins

Notre armée invisible est une belle nuit constellée El chacun de nos hommes est un astre merveilleux

0 nuit ô nuit éblouissante Les morts soi\\. avec nos soldats Les morts sont debout dans les tranchées Ou se glissent souterrainement vers les Bien- Aimées O Lille Saint-Quentin Laon Maubeu'^e Vouziers Nous jetons nos villes comme des grenades Nos flsuves sont brandis comme des sabres Nos montag^nes chargent comme cavalerie

i55

Nous reprendrons les villes les fleuves les collines De la frontière helvétique aux frontières bataves Entre toi et nous Italie Il y a des patelins pleins de femmes Et près de toi m'attend celle que j'adore 0 Frères d'Italie

Ondes nuages délétères Métalliques débris qui vous rouillez partout 0 frères d'Italie vos plumes sur la tête

Italie Entends crier Louvain vois Reims tordre ses bras Et ce soldat blessé toujours debout Arras

Et maintenant chantons ceux qui sont morts Ceux qui vivent Les officiers les soldats L es flingots Rosalie le canon la fusée l'hélice la pelle les chevaux

Chantons les bagues pâles les casques Chantons ceux qui sont morts Chantons la terre qui bâille d'ennui Chantons et rigolons Durant des années

Italie Entends braire l'âne boche

i56

Faisons la guerre à coups de fouets Faits avec les rayons du soleil

Italie Chantons et rigolons Durant des années

- i57 -

LA TRAVERSÉE

Du joli bateau de Port-Vendres Tes yeux étaient les matelots Et comme les flots étaient tendres Dans les parages de Palos

Que de sous-marins dans ixion âme Naviguent et vont l'attendant Le superbe navire clame Le chœur de Ion regard ardent.

i58

IL Y A

Il y un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée

Il y a dans le ciel six saucisses et la nuit venant on dirait

des asticots dont naîtraient les étoiles Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon amour II y a mille petits sapins brisés par les éclats d'obus au- tour de moi Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz asphy- xiants Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de

Nietzsche de Goethe et de Cologne Il y a que je languis après une lettre qui tarde Il y a dans mon porte-carte plusieurs photos de mon

amour Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète Il y a une batterie dont les servants s'agitent autour des

pièces Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin de l'Abre isolé

'9

'f?^

Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme l'horizon dont il s'est indignement revêtu et avec quoi il se confond Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les communi- cations de la T S F sur l'Atlantique Il y a à minuit des soldats qui scient des planches pour

les cercueils Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris

devant un Christ sang-lant à Mexico Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres Il y a des croix partout de ci de Il y a des figues de barbarie sur ces cactus en Algérie Il y a les longues mains souples de mon amour Il y a un encrier que j'avais fait dans une fusée de i5 cen- timètres et qu'on n'a pas laissé partir Il y a ma selle exposée à la pluie Il y a les fleuves qui ne remontent pas leurs cours Il y a l'amour qui m'entraîne avec douceur Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrailleuse

sur son dos Il y a des hommes dans le monde qui n'ont jamais été

à la guerre Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales

i6o

Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se deman- dent s'ils les reverront

Car on a poussé très loin durant cette guerre l'art de l'invisibilité

i6i

L'ESPIONNE

Pâle espionne de l'Amour Ma mémoire à peine fidèle N'eut pour observer cette belle Forteresse qu'une heure un jour

Tu te déguises

A la guise Mémoire espionne du cœur Tu ne retrouves plus l'exquise Ruie et le cœur seul est vainqueur

Mais la vois-tu cette mémoire Les yeux bandés prêle à mourir Elle affirme qu'on peut l'en croire Mon cœur vaincra sans coup férir

162

LE CHANT D'AMOUR

Voici (le quoi est fait le chant sym phonique de l'amour Il y a le chant de Tamour de jadis Le bruit des baisers éperdus des amants illustres Les cria d'amour des mortelles violées parles dieux Les virilités des héros fabuleux érigées comme des

pièces contre avions Le hurlement précieux de Jason Léchant mortel du cygne Et l'hymne victorieux^que les premiers rayons du soleil

ont fait chantera Mcmnon l'immobile Il y a le cri des Sabines au moment de l'enlèvement Il y a aussi les cris d'amour des félins dans les jongles La rumeur sourde des sèves montant dans les plantes

tropicales Le tonnerre des artilleries qui accomplissent le terrible

amour des peuples Les vagues de la mer naît la vie et la- beauté

Il y a le chant de tout l'amour du monde

i63

AUSSI BIEN QUE LES CIGALES

ne savez pas creuser que vous ne sa

gens du midi

gens du mi

di vous n'

avez donc vez pas vous

pas regar éclairer ni

les ciga voir Que vous

les que vous manque- t-il

donc pour g'

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encore boire com le jour me les ci de gloire

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Eh quoi 1 vous savez

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i64

SIMULTANEITES

Les canons tonnent dans la nuit On dirait des vag-ues (empote Des cœurs pointe un grand ennui Ennui qui toujours se répète

Il regarde venir là-bas Les prisonniers L'heure est si douce Dans ce grand bruit ouaté très bas Très bas qui grandit sans secousse

Il tient son casque dans ses mains Pour saluer la souvenance Des lys des roses des jasmins Eclos dans les jardins de France

Et sous la cagoule masqué

Il pense à des cheveux si sombres

Mais qui donc l'attend sur le quai

0 vaste mer aux mauves ombres

i

i65

Belles noix du vivant noyer La grand folie en vain vous gaule Brunette écoute gazouiller La mésange sur ton épaule

Notre amour est une lueur Qu'un projecteur du cœur dirige Vers i'ardeur égale du cœur ^ui sur le haut Phare s'érige

O phare-fleur mes souvenirs Les cheveux noits de Madeleine Les atroces lueurs des tirs Ajoutent leur clarté soudaine A tes beaux yeux ô Madeleine

i66

J

DU COTON DANS LES OREILLES

Tant d'explosifs sur le point

VIF!

l'o guerre

tu en

si toujours

mot âme

un mon

Ecris dans feu

d'impacts le

? points crache

Les féroce v

troupeau Ton

OMé«

APHOn.

1 67

Ceux qui revenaient de la mort En attendaient une pareille Et tout ce qui venait du nord Allait obscurcir le soleil

Mais que voulez-vous

c'est son sort Allô la truie

C'est quand sonnera le réveil

ALLÔ LA TRUIE

La sentinelle au long- regard La sentinelle au long regard Et la cagnat s'appelait

I LES CÉNOBITES | I TRANQUILLES |

fÂV.VAVAVAVAV//ASV/AVAVV/AVAVAV.'r

La sentinelle au long regard la sentinelle au large regard Allô la truie

168 _

Tant et tant de coquelicots D'où tant de sang- a-t-il coulé Qu'est-ce qu'il se met dans le coco Bon sang- de bois il s'est saoulé Et sans pinard et sans tacot

Avec de l'eau

Allô la truie

Le silence des phonographes Mitrailleuses des cinémas Tout l'échelon là-bas pialTe Fleurs de feu des lueurs-frimas Puisque le canon avait soif

Allô la truie Et les trajectoires cabrées Trébuchements de soleils-nains Sur tant de chansons déchirées

Il a l'Etoile du Bénin Mais du singe en boîtes carrées Crois-tu qu'il y aura la guerre Allô la truie Ah ! s'il vous plaît Ami l'Ang-lais Ah I qu'il est laid Ton frère ton frère ton frère de lait

169

Et je mangeais du pain de Gênes En respirant leurs g-az lacrymogènes Mets du coton dans tes oreilles D'siré

Puis ce fut celte fleur sans nom A peine un souffle un souvenir Quand s'en allèrent les canons. Au tour des roues heure à courir La baleine a d'autres fanons Eclatements qui nous fanons

Mais mets du coton dans des oreilles Evidemment les fanions Des signaleurs Allô la truie

[ci la musique militaire joue

Quelque chose Et chacun se souvient d'une joue

Rose Parce que même les airs entraînants Ont quelque chose de déchirant quand on les entend à la guerre

Ecoute s'il pleut écoute s'il pleut

puis

sol

des

con

la

é

dats

Flan

fon

pluie

cou

a

dres

dez-

si

lez

veu

à

vous

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la

li

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pluie

qui

dou

fi

de

ce

ne

Les longs boyaux tu chemines Adieu les cagnats d'artilleurs

171

Tu retrouveras

La tranchée en première lig^ne Les éléphants des pare-cclats Une girouette maligne Et les regards des guetteurs las Qui veillent le silence insigne Ne vois -tu rien venir

au ris

co

pe

La balle qui froisse le silence

Les projectiles d'artillerie qui glissent

Gomme un fleuve aérien Ne mettez plus de coton dans les oreilles

Ça n'en vaut plus la peine Mais appelez donc Napoléon sur la tour Allô

Le petit geste du fantassin qui se gratte au cou les totos le démangent

La vague

Dans les caves Dans les caves

172

TETE ÉTOILÉE

LE DÉPART

Et leurs visag-es étaient pâles Et leurs sanglots s'étaient brisés

Comme la neiçe aux purs pétales Ou bien tes mains sur mes baisers Tombaient les feuilles automnales

176

LE VIGNERON CHAMPENOIS

Le régiment arrive

Le village est presque endormi dans la lumière parfumée

Un prêtre a le casque en tête

La bouteille champenoise est-elle ou non une artillerie

Les ceps de vigne comme l'hermine sur un écu

Bonjour soldats

Je les ai vus passer et repasser en courant

Bonjour soldats bouteilles champenoises le sang

fermente Vous resterez quelquesjours elpui» remonterez en ligne Echelonnés ainsi que sont les ceps de vigne J'envoie mes bouteilles partout comme les obus d'une charmante artillerie

La nuit est blonde ô vin blond

Un vigneron chantait courbé dans sa vigne

Un vigneron sans bouche au fond de l'horizon

Un vigneron qui était lui-même la bouteille vivante

Un vigneron qui sait ce qu'est la guerre

Un vigneron champenois qui est un artilleur

: 176

C'est maintenant le soir et l'on joue à la mouche Puis les soldats s'en iront là-haut l'Artillerie débouche ses bouteilles crémantes Allons Adieu messieurs tâchez de revenir Mais nul ne sait ce qui peut advenir

_ 17-7 --

CARTE POSTALE

Je t'écris de dessous la tente Tandis que meurt ce jour d'été floraison éblouissante Dans le ciel à peine bleuté Une canonnade éclatante Se fane avant d'avoir été

Ï78

EVENTAIL DES SAVEURS

AUols singulierâ .

de browjiings que) goût de viv re Ah!

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qui n'a pas ^ 'P

^^^"«»ee» et ta ftoi,^. \

qui s'envole '^ ^^ ^

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lui en met ^ C

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NOQIUPEE ouïs OUÏS L'AlOlS

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SOUVENIRS

Deux lacs nègres Entre une forêt

Et une chemise qui sèche

Bouche ouverte sur un harmonium C'était une voix faite d'yeux Tandis qu'il traîne de petites gens

Une toute petite vieille au nez pointu

J'admire la bouillotte d'émail bleu

Mais le rat pénètre dans le cadavre et y demeure

Un monsieur en bras de chemise

Se rase près de la fenêtre

En chantant un petit air qu'il ne sait pas très bien

Ça fait tout un opéra

Toi qui te tournes vers le roi

Est-ce que Dieu voudrait mourir encore

i8o

L'AVENIR

Soulevons la paille Regardons la neige Ecrivons des lettres Attendons des ordres

Fumons la pipe En songeant à Tamour Les gabions sont Regardons la rose

La fontaine n'a pas tari

Pas plus que l'or de la paille ne s'est terni

Regardons l'abeille

Et ne songeons pas à l'avenir

Regardons nos mains Qui sont la neige La rose et l'abeille Ainsi que l'avenir

i8i

UN OISEAU CHANTE

Un oiseau chante ne sais C'est je crois ton âme qui veille Parmi tous les soldats d'un sou Et l'oiseau charme mon oreille

Ecoute il chante tendrement Je ne sais pas sur quelle branche Et partout il va me charmant Nuit et jour semaine et dimanche

Mais que dire de cet oiseau Que dire des métamorphoses De Tâme en chant dans l'arbrisseau Du cœur en ciel du ciel en roses

L'oiseau des soldats c'est l'amour Et mon amour c'est une fille La rose est moins parfaite et pour Moi seul l'oiseau bleu s'ég-osille

i8î

Oiseau bleu comme le cœur bleu De mon amour au cœur céleste Ton chant si doux répète-le A la mitrailleuse funeste

Qui claque à l'horizon et puis Sont-ce les astres que Ton sème Ainsi vont les jours et les nuits Amour bleu comme est le cœur même

i83

CHEVALTX DE FRISE

Pendant le blanc et nocturne novembre Alors que les arbres déchiquetés par l'artillerie Vieillissaient encore sous la neige Et semblaient à peine des chevaux de frise Entourés de vag-ues de fils de fer Mon cœur renaissait comme un arbre au printemps Un arbre fruitier sur lequel s'épanouissent Les fleurs de l'amour

Pendant le blanc et nocturne novembre

Tandis que chantaient épouvantablement les obus

Et que les fleurs mortes de la terre exhalaient

Leurs mortelles odeurs Moi je décrivais tous les jours mon amour à Madeleine

La neige met de pâles fleurs sur les arbres

Et toisonne d'hermine les chevaux de frise Que l'on voit partout

Abandonnés et sinistres Chevaux muets

i84

Non chevaux barbes mais barbelés

Et je les anime tout soudain En troupeau de jolis chevaux pies Qui vont vers toi comme de blanches vagues Sur la Méditerranée Et t'apportent mon amour Roselys ô panthère ô colombes étoile bleue

ô Madeleine Je t'aime avec délices

Si je songe à tes yeux je songe aux sources fraîches Si je pense à ta bouche les roses m'apparaissent Si je songe à tes seins le Paraclet descend 0 double colombe de ta poitrine Et vient délier ma langue de poète Pour te redire Je t'aime Ton visage est un bouquet de fleurs

Aujourd'hui je le vois non Panthère Mais Toutefleur Et je te respire ô ma Toutefleur Tous les lys montent en toi comme des cantiques

d'amour et d'allégresse Et ces chants qui s'envolent vers toi M'emportent à ton côté Dans ton bel Orient les lys Se changent en palmiers qui de leurs belles mains

i85

Me font signe de venir

La fusée s'épanouit fleur nocturne

Quand il fait noir Et elle retombe comme une pluie de larmes amoureuses De larmes heureuses que la joie fait couler Et je t'aime comme tu m'aimes Madeleine

j86 --

CHANT DE L'HONNEUR

LE POÈTE

Je me souviens ce soir de ce drame indien Le Chariot d'Enfant un voleur y survient Qui pense avant de faire un trou dans la muraille Quelle forme il convient de donner à l'entaille Afin que la beauté ne perde pas ses droits Même au moment d'un crime

Et nous aurions je crois A l'instant de périr nous poètes nous hommes Un souci de même ordre à la guerre nous somme»

Mais ici comme ailleurs je le sais la beauté N'est la plupart du temps que la simplicité Et combien j'en ai vu qui morts dans la tranchée Etaient restés debout et la tête penchée S'appuyant simplement contre le parapet

J'en vis quatre une fois qu'un même obu^ frappait Ils restèrent longtemps ainsi morts et très crânes Avec l'aspect penché de quatre tours pisanes

187

Depuis dix jours au fond d'un couloir trop étroit Dans les éboulements et la boue et le froid Parmi la chair qui souffre et dans la pourriture Anxieux nous gardons la route de Tahure

J'ai plus que les trois cœurs des poulpes pour souffrir Vos cœurs sont tous en moi je sens chaque blessure 0 mes soldats souffrants ô blessés à mourir

Cette nuit est si belle la balle roucoule Tout un fleuve d'obus sur nos têtes s'écoule Parfois une fusée illumine la nuit C'est une fleur qui s'ouvre et puis s'évanouit La terre se lamente et comme une marée Monte le flot chantant dans mon abri de craie Séjour de l'insomnie incertaine maison De l'Alerte la Mort et la Démang-eaison

LA TRANCHEE

0 jeunes gens je m'offre à vous comme une épouse Mon amour est puissant j'aime jusqu'à la mort Tapie au fond du sol je vous guette jalouse Et mon corps n'est en tout qu'un long baiser qui mord

LES BALLES

De nos ruches d'acier sortons à tire-d'aile

Abeilles le butin qui sanglant emmielle

Les doux rayons d'un jour qui toujours renouvelle

Provient de ce jardin exquis l'humanité

Aux fleurs d'intelligence à parfum de beauté

LE POETE

Le Christ n'est donc venu qu'en vain parmi les hommes

Si des fleuves de sang limitent les royaumes

Et même de l'Amour on sait la cruauté

C'est pourquoi faut au moins penser à la Beauté

Seule chose ici-bas qui jamais n'est mauvaise

Elle porte cent noms dans la langue française

Grâce Vertu Courage Honneur et ce n'est

Que la même Beauté

LA FRANCE

Poète honore-la Souci de la Beauté non souci de la Gloire Mais la Perfection n'est-ce pas la Victoire

- 189 -

LE POETE

_. \

O poètes des temps à venir ô chanteurs

Je chante la beauté de toutes nos douleurs

J 'en ai saisi des traits mais vous saurez bien mieux

Donner un sens sublime aux gestes glorieux

Et fixer la grandeur de ces trépas pieux

L'un qui détend son corps en jetant des grenades L' autre ardent à tirer nourrit les fusillades L'autre les bras ballants porte des seaux de vin Et le prêtre-soldat dit le secret divin

J'interprète pour tous la douceur des trois notes Que lance un loriot canon quand tu sanglotes

Qui donc saura jamais que de fois j'ai pleuré Ma génération sur ton trépas sacré

Prends mes vers ô ma France Avenir Multitude Chantez ce que je chante un chant pur le prélude Des chants sacrés que la beauté de notre temps 'Saura vous inspirer plus purs plus éclatants Que ceux que je m'efforce à moduler ce soir En l'honneur de l'Honneur la beauté du Devoir

17 décembre 1915

190 -

CHEF DE SECTION

Ma bouche aura des ardeur de géhenne Ma bouche le sera un enfer de douceur et de séduction Les anges de ma bouche trôneront dans ton cœur Les soldats de ma bouche te prendront d'assaut Les prêtres de ma bouche encenseront ta beauté Ton âme s'agitera comme une région pendant un trem- blement de terre Tes yeux seront alors chargés de tout l'amour qui s'est amassé dans les regards de l'humanité depuis qu'elle existe Ma bouche sera une armée contre toi une armée pleine

de disparates Variée comme un enchanteur qui sait varier ses méta- morphoses L'orchestre et les choeurs de ma bouche te diront mon

amour Elle te le murmure de loin

Tandis que les yeux fixés sur la montre j'attends la mi- nute prescrite pour l'assaut

191

TRISTESSE D'UNE ETOILE

Une belle Minerve est l'enfant de ma tête Une étoile de sang me couronne à jamais La raison est au fond et le ciel est au faîte Du chef dès longtemps Déesse tu t'armais

C'est pourquoi de mes maux ce n'était pas le pire Ce trou presque mortel et qui s'est étoile Mais le secret malheur qui nourrit mon délire Est bien plus grand qu'aucun âme ait jamais celé

Et je porte avec moi cette ardente souffrance Comme le ver luisant tient son corps enflammé Comme au cœur du soldat il palpite la France Et comme au cœur du lys le pollen parfumé

192

LA VICTOIRE

Un coq chante je rêve et les feuillards agitent Leurs feuilles qui ressemblent à de pauvres marins]

Ailés et tournoyants comme Icare le faux Des aveugles gesticulant commeMes fourmis Se miraient sous la pluie aux reflets du trottoir

Leurs rires amassés en grappes de raisin

Ne sors plus de chez moi diamant qui parlais Dors doucement tu es chez toi tout t'appartient Mon lit ma lampe et mon casque troué

Regards précieux saphirs taillés aux environs de Saint- Claude

Les jours étaient une pure émeraude

Je me souviens de toi ville {des météores Ils fleurissaient en l'air pendant ces nuits rien [ne dort

193

i3

Jardins de la lumière j'ai cueilli des bouquets

Tu dois en avoir assez de faire peur à ce ciel Qu'il garde son hoquet

On imagine difficilement

A quel point le succès rend les gens stupides et tranquilles

A l'institut des jeunes aveugles on a demandé N'avez-vous point de jeune aveugle ailé

0 bouches l'homme est à la recherche d'un nouveau lan- gage Auquel le grammairien d'aucune langue n'aura rien à dire

Et ces vieilles lang-ues sont tellement près de mourir Que c'est vraiment par habitude et manque d'audace Qu'on les fait encore servir à la poésie

Mais elles sont comme des malades sans volonté Ma foi les gens s'habitueraient vite au mutisme La mimique suffit bien au cinéma

Mais entêtons-nous à parler Remuons la langue Lançons des postillons On veut de nouveaux sons de nouveaux sons de nou- veaux sons

194

Ou veut des consonnes sans voyelles

Des consonnes qui pètent sourdement Imitez le son de la toupie

Laisser pétiller un son nasal et continu

Faites claquer votre langue

Servez-vous du bruit sourd de oelui (]ui maniro sans civilité

Le raclement aspiré du crachement ferait aussi une bel- le consonne

Les divers pets labiaux rendraient aussi vos discours

claironnants Habituez-vous à roter à volonté Et quelle lettre grave comme un son de cloche

A travers nos mémoires Nous n'aimons pas assez la joie De A'oir les belles choses neuves O mon amie hâte-toi Crains qu'un jour un train ne t'émeuve

Plus Regarde-le plus vite pour toi Ces chemins de fer qui circulent Sortiront bientôt de la vie Ils seront beaux et ridicules

Deux lampes brûlent devant moi Comme deux femmes qui rient

- 195

Je courbe tristement la tête Devant l'ardente moquerie Ce rire se répand Partout

Parlez avec les mains faites claquer vos doigts

Tapez-vous sur la joue comme sur un tambour

0 paroles

Elles suivent dans la myrtaie

L'Eros et l'Antéros en larmes Je suis le ciel de la cité

Ecoutez la mer

Li mer g^émir au loin et crier toute seule Ma voix fidèle comme l'ombre Veut être enfin l'ombre de la vie

Veut être ô mer vivante infidèle comme toi

La mer qui a trahi des matelots sans nombre Engloutit mes grand cris comme des dieux noyés Et la mer au soleil ne supporte que l'ombre Que jettent des oiseaux les ailes ép'oyées

La parole est soudaine et c'est un Dieu qui tremble Avance et soutiens-moi je regrette les mains De ceux qui les tendaient et m'adoraient ensemble Quelle oasis de bras m'accueillera demain

196

Connais-tu cette joie de voir des choses neuves

0 voix je parle !e langage de la mer

Et dans le port la nuit les dernières laVernes

Moi qui suis plus têtu que non l'hydre de Lerne

La rue nagent mes deux mains Aux' doigts subtils fouillant la ville S'en va mais qui sait si demain La rue devenait immobile Qui sait ou serait mon chemin

Songe que les chemins de fer

Seront démodés et abandonnés dans peu de temps

Regarde

La Victoire avant tout sera

De bien voir au loin

De tout voir

De près

Et que tout ait un nom nouveau

'97

LA JOLIE aOUSSE

Me voici devant tous un homme plein de sens

Connaissant la vie et de la mort ce qu'un vivant peut connaître

Ayant éprouvé les douleurs et les joies de l'amour

Ayant su quelquefois imposer ses idées

Connaissant plusieurs langages

Ayant pas mal voyagé

Ayant vu la guerre dans l'Artillerie et l'Infanterie

Blessé à la tête trépané sous le chloroforme

Ayant perdu ses meilleurs amis dans l'effroyable lutte

Je sais d'ancien et de nouveau autant qu'un homme seul pourrait des deux savoir

Et sans m'inquiéter aujourd'hui de cette guerre

Entre nous et pour nous mes amis

Je juge cette longue querelle de la tradition et de l'in- vention

De l'Ordre et de l'Aventure

_ 198 -

Vous dont la bouche est faite à l'image de celle de Dieu

Bouche qui est l'ordre même

Soyez indulgents quand vous nous comparez

A ceux qui furent la perfection de l'ordre

Nous qui quêtons partout l'aventure

Nous ne sommes pas vos ennemis

Nous voulons vous donner de vastes et d'étranges do- maines

le m} stère en fleurs suiire à (jui veut le cueillir

II y a des feux nouveaux des couleurs jamais vues

Mille phantasmes impondérables

Auxquels il faut donner de la réalité

Nous voulons explorer la bonté contrée énorme tout se lait "Il y a aussi le temps qu'on peut chasser ou faire revenir

Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontières

De l'illimité et de l'avenir

Pitié pour nos erreurs pitié pour nos péchés

Voici que vient l'été la saison violente

Et ma jeunesse est morte ainsi que le printemps

0 Soleil c'est le temps de la Raison ardente

Et j'attends Pour la suivre toujours la forme noble et douce Qu'elle prend afin que je l'aime seulement

199 -

Elle vient et m'attire ainsi qu'un fer l'aimant Elle a l'aspect charmant D'une adorable rousse

Ses cheveux sont d'or on dirait Un bel éclair qui -durerait Ou ces flammes qui se pavanent Dans les roses-thé qui se fanent

Mais riez riez de moi

Hommes de partout surtout gens d'ici

Car il y a tant de clioses que je n'ose vous dire

Tant de choses que vous ne me laisseriez pas dire

Ayez pitié de moi

200

TABLE

ONDES

LIENS 1 5

17 19

LES FENÈni ES

PAYSAGE

LES COLLINES. 20

ARBRE 32

LUNDI UUK GHUISTINE 35

LETTI\E-OCÉ.\N 38

SUK LES PROPHÉTIES ......... 4*

LE MUSICIEN DE SAINT-MEURY 44

LA CKAVATE ET LA MONTRE 5o

UN FANTOME DE NUEES . 5 1

CŒUR COURONNE ET MIROIR 56

TOUR . 5t

VOYAGE 58

A TRAVERS I V.UKOPE 60

IL PLEUT 62

ÉTENDARDS

LA PETITE AUTO . . . 65

LA MANDOLINE l'cEILLET KT LE BAMBOV . . 69

FUMÉE no

A Nl.MES ni

LA COLOMBE POIGNARDÉE ET I.E JET d'eA 7 3

2' GANONNIER CONDUCTEUR ^4

VICILLE ;

OMBRE

^ 77

79

c'est LOU qu'on la NOMMAIT ^ . 8 1

CASE D'ARMONS

loin du pigeonnier 85

reconnaissance 86

s. «' 87

2o3

.■-J<'

viaiï 88

igiS 89

CARTE POSTALE QO

SAILLANT , . . . 91

OUEIVRE gS

MUTATION 94

ORACLES 96

i4 JUIN igiS 96

OK LA BATTERIE DE TIR 97

ÉCHELON 98

VERS LE SUD 100

LES SOUPIRS DU SERVANT DE DAKAR lOI

TOUJOURS I04

FÊTE 100

MADELEINE IO7

LES SAISONS 1 08

VEMU DE DIEUZB IIO

LA NUIT d'avril 1 9 1 5 ... IIS

LUEURS DES TIRS

LA GRACE EXILÉE . I 1 7

LA BOUCLE RETROUVÉE I 1 8

REFUS DE LA COLOMBE * 1 19

LES FEUX DU BIVOUAC 120

LES GRENADINES REPENTANTES 121

TOURBILLON DE MOUCHES 12»

l'adieu DU CAVALIER 123

le palais du tonnerre " 124

photooraphik 1 28

l'inscription anglaise 129

DANS l'abri -CAVERNE ï3l

FUSÉE i33

DÉSIR . 1 35

CHANT DE l'horizon RN CHAMPAGNE 187

OCÉAN DE TERRE 1

OBUS COULEUR DE LUNE

MERVEILLE DB LA GUERRE l47

EXERCICE l50

204

A L ITALIB jC.

LA TRAVERSÉE Cg

'^^^ v//.ï.ï.ï.'!!!'ii; i59

l'espionne. , _ g

LE CHANT d'amour , gq

AUSSI BIEN QUE LES CIGALES ,gA

SIMULTANÉITÉS gc

DU GJTON DANS LES OREILLES , (J_

LA TÊTE ÉTOILÉE

LE DEPART

LE VIGNERON CHAMPENOIS.

CARTE POSTALE

ÉVENTAIL DES SAVEURS. . .

SOUVENIRS

l'avenir

UN OISEAU CHANTE

CHEVAUX DE FRISE

CHANT DE l'hONNEUII. . , .

CHEF DE SECTION

TRISTESSE d'une ÉTOILE. .

LA VICTOIRE . . .

LA JOLIE ROUSSE

.75 176 178

180 181 182 184 187

'9' 192 193

198

205

I

ACHEVÉ O- IMPRIMER

le quinze avril mil neuf cent dix-huit

PAR

G. IlOY

A POITIERS

pou:' le

MERCVRE

DE

i-RaN(.E

MERCVRE DE FRANCE"

XXTl, RTB DK COIfDé -~ PARIS-VI*

Paraît le i*' et le i6 de chaqoe mois, et ferme dans l'anaée tix roiumes

Llttèratnre, Poésie, Tbéfttre. Beatuc-Arts

Philosophie. Histoire, Sociologie, Sciences. Voyages

Bihliophille, Soienoes oocaltea

Critique, Littératures étrangères, Revae do la QninxalEe

La Revue de la Quinzaine s'ahmente à retran^er antent qn rn France; eljC offre nn nombre considérable de documents, et constitae une sorte d' « en- cyclopédie «a joar le ionr » dn roonvement nniTcrsel de« idées.

Les Poèmes : Georges Dahamel. L«a Romans : Rachilde. Littérature^: Jean de Goarmont

Shtoire : Edmond Bartbèlemj, Philosovkie : Georges Palante. Le Mouvement tcitntifiqat : Georges

Bobn Sciences médicales : D' Paul Voivencl. Scienc» Bociale : Henri Àiazel. Ethnographie, Folklore : A. Van

Geonep. Archéologie, Fojra^c».* Charles Merki. paesliûiu juridiques : Joaé Thérj. Qwestions militaires et maritimes :

Jeaii Norel. Ç'Uéêitont coionicles : Cari Siger. êxotérisme et Sciences psychiques :

jacqaea Brtca. Les Revues : Charles Henry Hirsch. Les Journaux : R. de Bury. Théâtre : Matirice Boissard. iâwiique : Jean Marnold. Art : Gastave Kabn. Musées et Collections: Aagnste Mar*

guiliier . Chronique belge: G. Bekhond. Chronique de ta suisse romande :

René de Week.

Lettres allemandes : Henri Albert.

Lettres anglaises : Ilenry-D. L'avray,

Lettres italiennes : Giovanni Fapini.

IjCitres espagnoles : Marcel Robin.

Lettres portugaises : PLilea^ Lebrsgne

Lettres américaines : Théodore Stan-

lon. Lettres hispano-américaines Fran-

cinco Contreras. Lettres t>résilier.nes:TT\fiXikr> rt« Ciuiha. Lettres néo-grecques Démctri.iS

Asteriotia. Lettrées roumaines : Marcel Montaa

duH Lrit^e* russen : Jean Chozerille. Lettres polonaises:M^ic]it:l Mulermilcb . Lettres néer Landaises : J,-L. Walch. Lettres Scandinaves .*P.-&. La Ckes

nais. Lettres tchèques .- Janko Cadra. La France jugés à l'Etranger : I,acil<j

Diiboifc. Variétés: X...

La Vie aneedolique : Gaiilaame Apol- linaire. La Curiosité : Jacqnea Daurclie. Publications récentes : Mercure. Echos : Mercare,

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